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LES MOTS LE SAVENT D’AILLEURS « Parfois ![]() et c’est un frôlement d’air la substance du lieu se disperse et de lui rien de stable ne reste ni banc ni arbres ni fleuve rien ce paysage-là s’est disjoint le sens dans les formes a reflué l’entrelacs d’elles qui les portait ensemble dans un tout si visible que c’était le monde évidemment s’est dissipé d’un coup et la rue où je marche avec cette vision d’un dehors retiré en lui-même n’est plus ce double bord de façades aux portes de banale effigie aux fenêtres donnant sur le jour de vies respirées à leur insu aux rideaux tirés sur le secret d’une unique répétition mais un événement inatteignable quoique proche quoique déplié en un rythme à sa propre démesure. Il y a un instant où je vois ![]() dans ces formes exemptées de leur nom une lumière palpable couleur de miel et de ciel fondus couleur de nombre premier indivisible d’elles et tout autre qu’elles, un instant où la perte de connaissance est l’intuition d’une idée étrangère dont l’ombre impossible à saisir glisse en laissant ma pensée démunie. Le dicible appelle ce suspens où les noms s’effondrent sur eux-mêmes dans un affolement d’étincelles friables encore aveugles des issues où autres ils renaîtront, ainsi démuré jusqu’au nu de moi-même aimanté par la distance qui se creuse et afflue de toutes parts je suis alors l’encoche où se fiche le moment extrême de l’espace. Ce que nous nommons « réalité » est une partition de l’oubli la mélodie des termes mis à l’effusion des choses hors de leur nom ![]() : l’ouïe est monotonement bercée le regard n’a pas besoin de voir nous respirons dans la quiétude, or cela qui venait de nulle part avec son immense manière d’être vide et accompli en même temps, ce « là » fugitif et musical à moi seul sensible semblait-il alors que passaient yeux grands fermés comme un instant avant je passais ceux pour qui le monde est une peau à peine plus ample que la leur et si platement habituelle que ne les blesse nulle déchirure, c’était le rai de la coulisse où s’affublait la matière innombrable stationnaire et active du temps. Toute chose est différente d’elle d’ailleurs les noms le savent qui feignent de n’en être pas semblables afin d’échapper au vide qui les fait. Le monde est ce qui outre les noms, qui les exulte en les poussant à dire comment tout est autre chose pensais-je, et je marchais dans la rue avec dans la paume cette étoile plénière trouvée dans le gravier. » Renaud Ego, La réalité n’a rien à voir, Le Castor Astral éditeur, 2006, pp. 36-38.
Né en 1963, Renaud Ego est écrivain, critique littéraire et critique d’art. Il vit à Paris où il enseigne à l’ENSCI (École Normale Supérieure de Création Industrielle). Parmi ses livres de littérature, poèmes et récits : Le Désastre d’éden (Paroles d’aube, 1995), Tombeau de Jimi Hendrix (Le Castor Astral, 1996), Matthieu Messagier – L’Arpent du poème dépasse l’année-lumière (Jean-Michel Place, 2002), Le Vide étant fait (illustré par Florence Gillet, édition de l’Attentive, 2004), et un essai consacré à l’art rupestre d’Afrique australe, San (publié aux éditions Adam Biro, 2000). Son dernier livre de poèmes, La réalité n’a rien à voir (dont est extrait le poème ci-dessus), a été publié en 2006. Outre ses ouvrages, Renaud Ego mène un travail de réflexion sur la peinture et la littérature, en particulier autour du statut de l’image, commune à ces deux disciplines. Auteur de très nombreux articles, notamment consacrés à la poésie contemporaine, il a édité les œuvres complètes du poète suédois Tomas Tranströmer (Poésie/Gallimard, 2004) et récemment dirigé et préfacé, aux éditions Christian Bourgois, la réédition des poèmes de Matthieu Messagier (Géologie historique et autres poèmes), avec qui il a écrit les poèmes de Calendrier d’avants (Kungelrunde Null Verlag, 2003). _______________________________________________________ NOTE : J’adresse mes plus vifs remerciements à Philippe Di Meo pour m’avoir conduit à la découverte de ce poème et pour m’avoir gracieusement transmis une bio-bibliographie de son auteur. |
| RENAUD EGO ■ Renaud Ego sur Terres de femmes ▼ → immigration zéro → « La naissance de l’art » [Georges Bataille] → Le pli |
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