(hommage à Hélène Cixous)
COLZA LUMIÈRE
La vieille routarde de campagne roule. Elle s’enfonce dans le champ de sable. Le guidon figure de proue trace son sillon dans l’épaisseur fluide des grains. Elle pédale de toutes ses forces. Les grains giclent et s’éboulent, gerbes cuisantes autour d’elle. Elle se scinde à sa machine. Elle s’incruste dans le corps des murs armure. Elle avance encore avance verticalité mobile. L’étendue de sable roux se fond en champ de blé vaste mer de verdure haute. Les tiges mordorées fouettent son visage et ses jambes, griffent ses cuisses en chatouillis cuisant. Elle peine, lourde de cadence. Les gerbes soudain s’effacent caresses blondes. La terre encore gercée crisse sous la rondeur ocre des roues. La brique rouge des usines se rapproche. Les enfants jouent sous le préau. L’odeur âcre du colza l’aveugle jaune d’or. Elle aspire à larges bouffées la tiédeur. Elle grimpe. Hauteurs couronnées d’un bouquet d’arbres. Le chemin s’égrène entre champs de maïs et de luzerne tendre. Le colza lumière acide irradie le ciel. Elle s’enfonce toujours plus avant vers le vaisseau des nuages. La mer glisse au-dessus d’elle. Elle se hisse en haut d’une échelle de branches. Elle roule et rit. Respiration bosselée de l’air. Secousses. Elle court d’un mamelon à l’autre sur la vaste blancheur qui la sépare de l’éther courbe d’ozone invisible. Là-bas, au loin, bien au-delà de l’horizon, une ziggourat improvise étages et paliers. C’est là qu’elle va. Elle accélère le rythme de sa course, chevauche les boursouflures des nuées, se libère des masses filandreuses, se joue des doigts cotonneux des nuages. La tour de Babel contours méandreux élabore ses spires et aspire ses rêves cercles labyrinthiques. Une lune endeuillée couleur de miel obscur luit.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
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