Librairie Droz, 2006.
Lecture d’Angèle Paoli
![]() Image, G.AdC
L’universitaire Mireille Huchon, seiziémiste chevronnée, vient de publier aux Éditions Droz, un très savant et passionnant ouvrage dont l’intitulé attise d’emblée la curiosité et l’intérêt du lecteur : Louise Labé, une créature de papier. Louise Labé, « créature de papier » ? Ma première réaction a été la stupéfaction. Sont venues ensuite la colère et la méfiance. J’enrage ! Quelle fantaisie se cache derrière cette « cruellissime » invention ? Louise Labé, la plus vénérée de toutes nos muses, n’aurait-elle donc pas existé ? Ou plus exactement, aurait-elle existé autrement que par ses sonnets ? Si elle n’est que « créature de papier », qui sont les auteurs des poèmes que nous sommes accoutumés de lui attribuer ? Quels noms se dissimulent derrière celui de la poète lyonnaise ? Qu’y a-t-il au cœur de cette énigme ? L’auteur de cette étude étant une femme, je ne parviens pas à imaginer que cet ouvrage puisse être le fruit d’une entreprise délibérément misogyne. Et que Mireille Huchon, dont le sérieux, mais aussi l’autorité et l’honnêteté intellectuelles ne font aucun doute, puisse s’attaquer, sans une argumentation fondée, à une figure aussi emblématique que celle de Louise Labé. Il me faut en avoir le cœur net. Et pour cela m’immerger dans l’enquête passionnante à laquelle l’universitaire se livre pour tenter de résoudre l’énigme construite autour de Louise Labé. Une énigme qui ancre ses racines au cœur de la vie intellectuelle de Lyon. Au plein cœur du XVIe siècle. LYON. FORUM VENERIS. FOURVIÈRE De 1544 à 1555, Lyon connaît une décennie littéraire exceptionnelle. Les jeux poétiques font fureur dans les milieux lettrés de Fourvière. Là, sur les pentes de la ville, la vie culturelle bat son plein. L’animation autour de l’imprimeur Jean de Tournes est fébrile. Italiens et Français, férus d’art poétique, rivalisent de bel esprit. Les poètes s’affrontent en joutes versifiées. Épigrammes amoureux et dizains se répondent. L’heure est à l’éloge paradoxal et c’est à qui élaborera le plus abouti. Chacun évolue masqué derrière de curieux anagrammes. Ainsi, derrière « Vice a se muer » faut-il décoder le nom de Maurice Scève; derrière « Onc Perle nette en vif » celui de Pernette Du Guillet. Et derrière l’anagramme « La loy se laberinthe », celui de Louise Labé. Au cœur de ces ébats poétiques, Maurice Scève et Pernette du Guillet, compositrice du recueil des Rymes (1545) et inspiratrice probable du poète de Délie Objet de plus haute vertu (1544), occupent une place de choix. Mais il y a aussi « la perle des demoiselles lyonnaises ». Qui n’est pas Louise Labé, comme j’aurais été tentée de le croire mais Clémence de Bourges qui n’a pourtant laissé aucun écrit. En dialogue poétique avec Louise Labé, c’est le poète Olivier de Magny que l’on trouve. Tout ce que le pays de France compte de poètes et de beaux esprits, de gentes dames versées en arts, se rencontre à Lyon, qui n’a rien à envier à la capitale. D’autant que la capitale rhodanienne est à l’honneur en 1548. Avec les festivités qu’occasionne la visite du roi Henri II et de Catherine de Médicis. UNE MYSTIFICATION ÉDITORIALE Influencée par les cours italiennes, Lyon excelle dans le trompe-l’œil, le mirage et les jeux de miroirs littéraires. Il semblerait même que certains poètes et artistes se soient ingéniés à inventer et à forger de toutes pièces des personnalités littéraires. Nombre d’œuvres de cette période posent le problème de l’identité de leur auteur. Ainsi, derrière la poétesse Jeanne Flore, faut-il sans doute voir le poète espagnol Jehan de Flores. Et sans doute aussi, derrière celle que nous vénérons comme l’une des plus belles muses de la poésie française, la Sappho du XVIe siècle, Louise Labé, ne faut-il voir qu’une vulgaire courtisane, transformée en talentueuse poétesse par la mystification d’un groupe d’hommes de lettres habiles et talentueux. Selon Mireille Huchon, qui confronte, analyse, compare documents et œuvres poétiques, cette superbe machine littéraire serait l’œuvre de quelques-uns. Et le Débat de folie et d’amour, éloge paradoxal jusqu’alors attribué à la « Lyonnaise », serait le résultat d’une entreprise collective. Savamment orchestrée par Maurice Scève, orfèvre en matière de vers et maître d’œuvre de cette « supercherie éditoriale ». Avec la complicité de Jean de Tournes et des fidèles habitués de son atelier. Une machination qui relève d’un jeu poétique poussé à l’extrême. Car l’éloge paradoxal, – L’Éloge de la folie, œuvre d’Erasme de Rotterdam, en est l’exemple le plus célèbre – est un genre poétique pratiqué avec art par la gent lettrée d’Italie et de Lyon . LA BELLE CORDIÈRE Quoi que s’en défende Mireille Huchon, on peut opposer à cette étude la misogynie de ces messieurs de l’entourage immédiat de Louise Labé, dont certains – Claude de Rubys (1533-1613) et Pierre de Sainct Julien, doyen de l’église de Châlons-sur-Saône, tous deux historiens de la ville de Lyon – se sont plu à assimiler la docte dame à une courtisane. Contribuant ainsi à la faire connaître, à partir de 1584, sous le nom de la « Belle Cordière ». Nulle trace, bien sûr, selon eux, chez cette femme vénale et lubrique, de la moindre œuvre littéraire. Et si le Débat de folie et d’amour vibre d’une érudite paillardise, ce n’est pas à Louise Labé qu’il faut en rendre hommage mais à Maurice Scève et à Claude de Taillemont. On peut aussi alléguer le mépris de Pierre Woieriot. Graveur et orfèvre qui semblait priser si peu la « Lyonnaise », qu’il a effectué d’elle une effigie très peu louangeuse. Destinée à figurer dans les Euvres [sic] (1555) de Louise Labé, ce portrait aurait finalement été refusé par la poète elle-même. En raison de sa grossièreté d’exécution. Et de l’assimilation de la poétesse à une grimaçante Méduse. Selon Mireille Huchon, ce portrait, qui a inspiré les vers de nombreux poètes, ferait lui aussi partie des jeux mis en scène par l’éloge paradoxal. Il contribue à brouiller les pistes d’une biographie quasi inexistante. Un grand vide qui a permis aux biographes des siècles suivants de s’approprier l’image, toujours fluctuante d’une époque à l’autre, de Louise Labé. Et de modeler son personnage selon les goûts du moment. Anamorphique Louise Labé ? Qui n’existerait donc que pour se conformer à nos désirs ? Peut-être. Et dommage. Dommage pour les femmes qui perdent l’une de leurs plus belles muses. L’unique depuis Sappho (il y en a deux, à ne pas confondre !) et jusqu’à… ?
Difficile pour une non-seiziémiste de réfuter les analyses de Mireille Huchon. La thèse de l’universitaire semble en tout cas réjouir Marc Fumaroli, qui conclut son article du Monde du 12 mai dernier par un « Exit Louise Labé ». Péremptoire, m’a-t-il semblé. Attendons ! Angèle Paoli D.R. Texte angèlepaoli |
| ■ Louise Labé sur Terres de femmes ▼ → le Sonnet XIV : « Tant que mes yeux pourront larmes épandre » (sonnet XIV) → 25 avril 1566 | Mort de Louise Labé → (dans la galerie Visages de femmes) le Sonnet II : « Ô beaus yeus bruns, ô regars destournez […] » ■ Voir | écouter aussi ▼ → (sur Vive voix) le Sonnet VII : « Je vis, je meurs », dit par Maria Casarès |
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