
Ph. D.R. Philippe Matsas
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Très douce matinée passée, mercredi 8 février, en compagnie de Brina Svit. Dans l’intimité lumineuse de son appartement parisien. J’avais prévu d’interviewer Brina pour Terres de femmes, mais tout s’est déroulé de manière si peu protocolaire. La conversation s’est installée, amicale, détendue, drôle. Elle a coulé, fluide, jusqu’à l’arrivée de Pascal (le mari de Brina) et de Leni (sa fille). La table ronde s’est alors agrandie et de trois (Brina, Yves et moi), nous sommes passés à cinq. Brina, elle, est passée du salon à la cuisine et s’est mise au « piano ». En un tournemain, le repas était prêt. Et l’humeur toujours aussi joyeuse et fraternelle. C’est par un « fil rouge » (celui que je tire à chacune de mes lectures des romans de Brina Svit) que s’était amorcé notre échange.
A. P. |
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Qu’en est-il de ce « fil rouge » ?
B.- Oui, c’est vrai, « fil rouge » est une expression récurrente chez moi. J’ai besoin d’un fil rouge. Si la structure tient, tout tient. Après, je me sens libre, je peux dévier de route, me laisser surprendre par les détails, correspondances… Je n’en perçois pas tout de suite le sens, mais ça s’impose à un moment donné… Comme la musique de Schumann à la fin d’Un cœur de trop. Je n’aime pas particulièrement Schumann. Disons plutôt que je ne le connais pas bien. Je connais beaucoup mieux Brahms par exemple. Mais il s’est immiscé tout seul dans mon livre… Je n’ai compris qu’après coup qu’il tombait à pic. Par son romantisme, par ses voix intérieures… Et puis c’est quelqu’un qui a toujours créé des trios amoureux dans sa vie. Schumann-Clara-Brahms. Voilà, on y est dans mon roman ! Quel est le rôle des références musicales ? B.- Ce sont les musiques que j’aime, qui m’accompagnent tous les jours. Mais je ne veux pas en faire des références justement. A vrai dire, j’aimerais me défaire de ma culture. Je n’accorde pas une valeur en soi à la culture. Mon prochain roman portera aussi sur cette question : « Est-ce qu’on a besoin d’art dans notre vie ? Qu’est-ce que c’est que l’art, qu’est-ce que c’est que la vie ? » Oui, il y aura des citrons, par exemple. Un détail. Un détail lumineux. Comme chez Manet. Comme une tache de couleur. Le fil jaune, si tu veux… Mais c’est surtout un roman sur le tango. Et les références cinématographiques ? B.- Oui, c’est vrai qu’il y en a dans Un cœur de trop. Il y a Bergman, il y a Godard. Persona et Bande à part. Tout le roman est construit autour de l’idée de Persona. Deux femmes qui ne se parlent pas, qui règlent leurs comptes… Une narration à deux voix, voire trois plus tard. Composer un roman est aussi juxtaposer des états émotionnels différents. Mais ce qui compte surtout pour moi, c’est l’émotion. Je ne veux pas rendre ma littérature hermétique. Je pense toujours à ma coiffeuse en Slovénie, dans mon village. Elle lit mes livres. Elle me fait des commentaires. Alors je veux qu’elle comprenne tout. S’il y a des petites références ou citations qui lui échappent, ce n’est pas grave… Mais je veux qu’elle marche avec moi, qu’elle soit touchée par mon histoire. Qu’à la fin, elle pleure… Pleure pour quelqu’un d’autre que soi-même, comme dit Susan Sontag. Tu vois, on est encore dans la culture. Comment qualifierais-tu ton roman ? B.- Je voulais écrire un roman sur la sentimentalité. Sur deux façons différentes d’être sentimentale. Celle de Simone et celle de Lila. Mais au fond, je ne sais pas bien ce que veut dire être sentimentale. Est-ce que la phrase de Cioran que je mets en exergue* est vraie ? Je ne sais pas. C’est pour ça qu’elle est là. Parce que je ne le sais pas… Je veux partir à la découverte de quelque chose avec ce roman… C’est ce qui t’a conduit à choisir ce final sur les larmes de Simone ? B.- Ce ne sont pas les larmes de Simone. Elle veut que son amie pleure. C’est pour ça qu’elle ne lui dévoile pas ce qu’elle sait et que Lila ne sait pas. Alors Lila va peut-être pleurer. Et le lecteur aussi, qui en sait plus qu’elle ? En tout cas, je voulais aller vers une certaine catharsis au sens d’Aristote, celle qui met fin à l’identification. Celle qui nous lave de nos émotions. Quelle est pour toi la couleur dominante du roman ? B.- Le blanc, bien sûr. Tout est blanc dans le roman. La neige, la robe de mariée, le parfum qui a une note de cœur blanche… L’idée de l’innocence qui est assez kitch, comme le lac d’ailleurs. Simone se dit « innocente » … Mais elle est aussi méchante, non… ? Le lac existe-t-il vraiment ? B.- Oui. Je l’ai posé sur la carte, chapitre 46, qui commence par : « Prenez une carte d’Europe… » Et plus loin je dis : « Un emblème national, imaginez tout un peuple qui s’identifie avec cette image idyllique, on se sent élu comme on peut, n’est-ce pas… » Pour moi, c’est un endroit kitch. C’est pour ça qu’une partie de cette histoire se passe là. Il y a du kitch dans la sentimentalité. Kundera le dit beaucoup mieux que moi. Le kitch rassure, n’est-ce pas, nous renvoie une image réconfortante du monde… c’est pour ça que mes compatriotes aiment ce lac, avec une île au milieu et une petite église au-dessus. Y a-t-il un lien entre cette image du lac et ton identité ? B.- Non, surtout pas. Déjà je ne suis pas Slovène de cette façon-là… D’ailleurs je me sens de moins en moins Slovène. Puis je ne veux pas me laisser enfermer. Française ? Slovène ? Franco-slovène ? Parisienne ? Aujourd’hui mon triangle géographique est : Zagrajec, mon village slovène à la frontière italienne, Paris et Buenos-Aires. Pourquoi Buenos-Aires ? B.- A cause du tango. J’adore danser le tango. Le tango est un raccourci incroyable vers les autres. C’est la fraternité, la sensualité, le dialogue surtout… On sait tout de suite à qui l’on a affaire. On est en contact direct avec l’autre. Et ça engage tout l’être. On ne peut pas tricher. Et puis, je suis une joueuse. J’aime m’approprier les codes et le langage des autres. Le tango, c’est à la fois libre et codé. C’est une ouverture sur tous les possibles. Tu es toujours une extra-communautaire ? Comme dans Moreno ? B.- Disons que je ne veux pas dire « nous », mais « je ». Mais pas à la manière de l’autofiction. C’est vrai qu’avec Moreno, j’ai redécouvert le mot « extra-communautaire ». C’est un mot très péjoratif, mais je lui ai donné un sens positif qui me convient très bien. Et je l’ai exploité au maximum dans mon écriture. Je ne suis pas un « écrivain slovène ». Je suis un écrivain tout court. Pourquoi écrire des romans et non des autofictions ? B.- Parce que je suis romancière. J’aime inventer. Inventer veut dire trouver. Trouver veut dire être riche. J’aime être riche de cette façon romanesque. Chercher ce genre d’or… Voilà mon genre.
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