Retour à Bagheria [titre en italien,
Bagheria] de
Dacia Maraini n’est pas à proprement parler un roman, mais davantage un récit autobiographique. Publié pour la première fois à Milan en 1993, et seulement traduit en 2004 par Nathalie Castagné.

Dacia Maraini.
Image, G.AdC
BAGHERIA, « LA PORTE DU VENT »
« Bagheria l’ho vista per la prima volta nel ’47 ». Dacia Maraini a dix ans lorsqu’en 1947, elle découvre pour la première fois la terre de ses ancêtres. Une terre de légende qui a bercé Dacia dès le berceau. Grâce aux récits envoûtants de sa mère, issue d’une puissante famille de l’aristocratie palermitaine. Bagheria, baptisée « la porte du vent » lors de la domination arabe, est une bourgade de la province palermitaine, tournée vers la mer. Et apparemment sans histoire.
Au travers des souvenirs de l’enfant qu’elle fut, Dacia Maraini évoque la transformation de ces lieux aimés. Grandeur et décadence de cette petite ville, qui fut par le passé le lieu de villégiature des riches familles palermitaines. Cette campagne florissante connut son âge d’or au XVIIIe siècle. De somptueuses « villas » aux décors et statues baroques (droit sorties de l’imagination d’un Goya), agrémentées de parcs odorants, offraient aux familles nobles (qui possédaient aussi leur palais en ville) la fraîcheur parfumée et le luxe apaisant de leurs jardins d’Eden. Regorgeant d’agrumes, de jasmin, de palmiers. Et des mille et une richesses de la nature, travaillée et entretenue depuis ses lointaines origines arabes par des mains talentueuses.
Du Japon où la famille Maraini a vécu des temps impitoyables de privations et de vexations, l’enfant bascule dans un monde à la fois inconnu et familier. Elle découvre la mer mais aussi un monde en pleine transformation qui ne correspond pas tout à fait aux récits idylliques jaillis de la mémoire maternelle. La famille Maraini n’est d’ailleurs pas accueillie avec tous les honneurs que l’enfant avait imaginés. Sa mère, la belle héritière, n’a-t-elle pas dérogé, comme jadis son aïeule Marianna Ucrià, aux lois de la bienséance en quittant son île pour s’en aller épouser en secret un sémillant anthropologue ? Le beau Fosco, un Florentin fougueux, sorti tout droit de sa roture ! La famille Maraini est reçue avec froideur. Une froideur que l’enfant ne s’explique pas.
Le regard de Dacia Maraini, un beau regard bleu qu’elle tient de ce père adulé, trop tôt perdu, se heurte à celui de la petite fille de sept ans, encore tout tendu et émerveillé des fastes mythiques de la grande famille Valguarnera Gravina Palagonia. Entre les deux regards, le hiatus est immense. Car le regard de l’adulte est critique et dur. Envers les spéculateurs immobiliers qui ont saccagé Bagheria. Envers la présence silencieuse et sournoise de la mafia, dont il est interdit de parler. Dacia Maraini dénonce la dégradation et la disparition progressive des palais chargés d’histoire au profit d’une architecture anarchique, inaboutie, livrée aux spéculations d’agents immobiliers véreux qui agissent avec la bénédiction entendue des notables en poste dans la ville.
Derrière les décombres et la laideur lépreuse de certains quartiers qui ont gangrené la campagne, l’adulte tente de reconstituer l’histoire de ses ancêtres, dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un palais lézardé. Ruiné par les aléas de l’histoire et les méfaits de la modernité. Les allées du grand parc ont disparu, mangées par des usines inesthétiques et inopérantes. À travers le portrait de son ancêtre Marianna Ucrià, Dacia cherche à reconstituer par bribes ce qui fut le passé de cette femme exemplaire, à qui elle rend hommage dans l’un des ses plus célèbres romans.
Mais, à Bagheria, lorsque l’on évoque le nom de l’écrivain d’aujourd’hui et le titre de cet ouvrage, la discussion tourne court. Assurément, non, Dacia Maraini n’est pas bien en cour auprès des Bagariotes. Mieux vaut ne pas parler de cette journaliste engagée dans les combats de son temps. Qui n’hésite nullement à dénoncer haut et fort les agissements mafieux des petits potentats locaux. Mais en Sicile, la loi du silence pèse plus qu’ailleurs encore ! Et Dacia Maraini, qui veut pouvoir s’exprimer librement, a renoncé à vivre dans son île natale. Et, lorsqu’elle quitte Rome pour se rendre en Sicile, c’est à Palerme qu’elle descend. Aller jusqu’à Bagheria lui serre le cœur. Tout ce qui la rattachait à son passé a définitivement disparu. Tous les combats qu’elle aurait voulu y mener lui sont refusés.
Pourtant, pour qui arrive avec un œil neuf dans cette ville à l’urbanisme apparemment désordonné, marqué par les stigmates d’une modernité bruyante et effrontée, le charme reste entier. Un charme qui agit immédiatement sans que l’on sache d’où il vient, et qui laisse durablement, gravés au plus profond du cœur, les empreintes d’une magie secrète. Il y a à Bagheria un savoir-vivre, une générosité, un bonheur qui court la rue. Et envoûte pour longtemps.
Retour à Bagheria, un récit tendre et sensible qui tente de réhabiliter un passé fui et enfoui. Une mémoire perdue. Un ouvrage indispensable. Pour tout visiteur curieux de découvrir une des nombreuses faces cachées de la Sicile.

Dacia Maraini, Retour à Bagheria, Éditions du Seuil, 2004. Traduit de l’italien par Nathalie Castagné.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
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