
Configuration du triangle
Image, G.AdC
RHÉTORIQUE DU TRIANGLE
Elle n’a pas oublié le journal. Mais elle a oublié le cahier qu’elle lui avait demandé d’apporter. Est-ce un signe de son éloignement ? Elle a la tentation de penser que oui. Mais tant pis. Cela l’aidera peut-être à prendre ses distances, peu à peu. Apprendre à ne pas souffrir. Pourquoi souffre-t-elle et de quoi au juste, le sait-elle vraiment ? Ce qu’elle sent, c’est à nouveau ce désir de se dissoudre, de se quitter pour laisser place. S’abstraire, s’oublier elle et oublier elle. S’absenter. Définitivement. Là voilà à nouveau la proie de ces pensées obscures qui l’assaillent. Et l’assiègent sans répit. Elle ne voit pas comment s’en libérer. La profondeur du puits dans lequel elle gît, impuissante, l’aveugle. Où qu’elle regarde, elle ne voit rien qui puisse calmer sa douleur. Il lui faut se résigner à l’apprivoiser, se montrer patiente, lui parler pour l’obliger à tenir ses distances.
Ne plus penser à rien, quel privilège ! Être une pierre absente au milieu du chemin. Effacer tout ce qui affleure d’aspérités. Tout ce qui fait obstacle au vide. Elle ne croit plus ni en elle ni en l’autre. Trop de distances séparent qui teintent le trio dans lequel s’inscrit sa relation… d’une tonalité insoutenable. Pourtant cette figure triangulaire est pour elle la figure parfaite, structure bienfaisante et achevée. La seule qui la comble intensément. Qui la rende à son harmonie primitive, perdue dès les origines mêmes. Ce qui leur fait dire que la figure triangulaire n’est autre que la relation incestueuse père-mère. Elle en convient. Le nier serait un aveuglement de plus. Il n’importe. Cette relation-là lui permet de se donner à lui dont elle désire vraiment la présence. S’accomplir comme femme, accéder à soi-même, se fonder dans sa chair et dans son être, c’est inexorablement passer par le corps de l’autre femme. Le Nier, c’est se tuer.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
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