TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Angèle Paoli | L’Antigone d’Anduze

Publié le :

13 décembre 2004

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L’ANTIGONE D’ANDUZE



La lecture récente du Journal d’Anduze, de Lionel Bourg, écrivain et poète, a éveillé en moi des échos enfouis mais toujours brûlants… Anduze. C’est d’abord un nom au rythme étrange. Aux onduleuses et glissantes sonorités. C’est aussi la promesse d’un ailleurs mystérieux, inconnu. D’une porte qu’il faut franchir. Anduze, la « porte des Cévennes ». Qu’y a-t-il au juste au-delà de cette porte ? Je ne sais. Du moins, pas encore. Je ne peux qu’imaginer des paysages que je ne connais pas. Rien d’autre. Anduze. Je revois dans ma mémoire un village crayeux étirant mollement ses pierres ensoleillées sur les bords tumultueux d’un torrent. La tache rouge des toits de tuiles, le vert poudreux des platanes assoupis dans la tiédeur de l’hiver. Un pont jetant ses arches sur le Gardon. Des eaux abondantes qui roulent à gros bouillons et un pont, qui tremble et brinquebale sous le poids des ans. Comme tous les ponts de ma mémoire.


C’est l’hiver. Nous laissons Anduze derrière nous. Nous ne nous y arrêterons pas. Et nous montons vers les Cévennes. Depuis l’aéroport de Nîmes où nous avons atterri, nous roulons. Et nous montons. J’aime cette idée de monter et de pousser toujours plus loin. Toujours plus avant dans le roulis des montagnes désertes. Les voitures se suivent, lente caravane qui grimpe en zigzagant. Quatre voitures, cinq, je ne sais plus. Nous sommes seuls tous les deux dans la nôtre. Nous écoutons de la musique. La même, toujours. Une sonate de Schubert. Nous ne sommes pas pressés d’arriver. Nous pensons à lui. Vers qui nous allons. Cette musique est aussi la sienne. Son village, c’est Saint-Etienne-Vallée Française. Un village de camisards. C’est là que se trouve sa maison. La maison de son enfance. Il faut traverser le village et prendre un petit chemin bourbeux, difficilement carrossable, s’enfoncer dans les vignes dont les sarments sont amaigris par les premiers froids. La maison est là, au bout du chemin, tapie derrière ses volets clos. Elle n’a rien de typique mais j’aime sa modestie. Une modestie qu’elle lui a léguée en partage. Sur le devant, une treille, une tonnelle défeuillée. À l’arrière, les jardins en terrasses et plus haut les châtaigniers. En contrebas, un filet d’eau qui pousse son frais jacassement. Juste de quoi se rafraîchir jusqu’à mi-cuisse en d’autres saisons, par les torrides journées d’été.


Les épaules frileusement enveloppées dans un châle, Mona guette notre arrivée. Blottie entre ses deux filles, droite à l’entrée du chemin défoncé par les pluies. La mère, elle, se tient un peu à l’écart. Silencieuse, craintive. Son fils, il y a beau temps qu’il ne lui appartient plus. Elle n’a rien à dire. Les amis arrivent les uns après les autres. Ses meilleurs amis. Émus et maladroits. Recueillis, pelotonnés dans leur silence. Il y a Lisa et Marc, leurs amis communs. L’insolite voyage n’est pas fini. Il faut attendre demain. Pour le moment, chacun prend possession des lieux. Discrètement, sans faire de bruit. On se croirait presque en vacances. Et pourtant non, ce n’est pas ça ! Dans la salle à manger du premier étage, le piano reste silencieux. Une partita de Bach sur le pupitre. Les gorges se nouent. Jamais plus sa silhouette ne se découpera devant le clavier. Jamais plus les notes claires ne rempliront l’espace qui était le sien. Je retiens mes larmes. Je ne comprends pas que le paysage que je découvre du balcon, continue d’exister sans lui, indifférent à sa disparition. Il est mort depuis quatre mois déjà. Emporté en quelques mois à peine, par un cancer foudroyant. Ses cendres sont là, quelque part dans la maison éteinte. Dans sa chambre sans doute, celle où Mona, sa femme, va dormir ce soir. Pour la première fois seule, dans la maison de leurs vacances.


Nous, nous dormons au rez-de-chaussée. La chambre, close depuis l’été, est imprégnée d’humidité. Je me calfeutre sous les édredons. Je me serre contre le corps chaud et rassurant de Yann. Je m’endors en savourant égoïstement le bonheur de partager avec l’autre le même sommeil.


Au réveil, j’ouvre tout grand les volets. Le froid vif et pénétrant me fait vaciller. Le ciel est d’un bleu d’acier. Coupant et clair. La journée sera belle. Nous déjeunons dans la grande salle baignée de soleil. Vraiment, on se croirait presque en vacances. Et pourtant non, ce n’est pas ça ! Les volets de la maison se ferment à nouveau. Les moteurs des voitures ronronnent. Le froid sec tire de nos poumons une buée dense et volatile. Et de nos yeux des larmes involontaires. Lisa s’est écartée du groupe. Discrètement. Recueillie, elle cueille des fleurs hivernales. Compose un bouquet d’un jaune ardent. Un bouquet de pleine tendresse. Mona surgit la dernière de la maison livrée à son repli. Dans ses mains gantées de mitaines, elle serre précautionneusement un vase emmitouflé dans un foulard de soie. Nos regards échangent un long silence. Chacun regagne son véhicule. En route. Il est temps. La caravane s’ébranle, lente. Nous quittons le chemin aux vignes bleuies par le froid de la nuit. La maison s’éloigne, disparaît après le dernier virage. Nous traversons le village engourdi et blême. Soudain la voiture de Mona s’arrête. Derrière elle, la caravane fait de même. Mona fait une première halte, descend du véhicule, les bras chargés d’un lourd ballot qu’elle jette à la volée dans la première décharge venue. Des cravates s’échappent, s’entortillent aux chemises, s’accrochent aux branches des buissons. Dernière forme de résistance de l’époux disparu ? De rébellion ? Viennent ensuite ses chemises. Ses bons vieux jeans élégants, ses vestons qu’il choisissait toujours avec un goût raffiné, comme les vins et la musique. Toute sa garde-robe est là, qui disparaît en un clin d’œil , sans attendre ! Un hoquet de douleur et de révolte s’étrangle dans ma gorge. J’entends sourdre les larmes de Yann. Je les devine sur ses joues.






Conjurer_ce_mal_qui_loppresse_
Diptyque Ph, G.AdC






La caravane reprend sa marche. Lente. Nous roulons vers Barre-des-Cévennes. Yann a remis en boucle le morceau de piano favori de son ami. L’Andante sostenuto de la dernière sonate de Schubert. La D. 960 par Rudolf Serkin. Pour conjurer ce mal qui l’oppresse. Et dont il ne dit rien. Ma pensée se heurte aux images contradictoires de cette première heure de la matinée : celle de Mona se débarrassant d’un geste brut, sans sourciller, de ses vêtements à lui. Celle de la femme qui enserre – avec amour ? – l’urne qui contient les cendres de notre ami. Quelque chose m’échappe, que je ne comprends pas. Mon esprit affaibli par tant d’émotion s’obnubile autour de cette question absurde : « Qui a brisé le vase de Soissons »? Je m’efforce de chasser cette stupide énigme qui me hante et vient coller à mon chagrin. Comme ces magmas qui gonflent dans ma bouche, en plein cauchemar, explosent en bulles dont je n’arrive pas à me défaire, s’agrippent à mes lèvres impuissantes à les en détacher, à mes gencives, puis à mes doigts ensanglantés. Je n’arrive pas à me délivrer. Et je n’arrive pas à comprendre ! Que ce soit là tout ce qu’il reste d’un homme ! D’une vie ! Tout ce qui reste d’un amour ! Un tas de frusques éparpillées dans une ravine au milieu des rebuts ménagers, matelas pourris, lave-linge hors d’état de marche, téléviseurs aux écrans définitivement silencieux ! Quel sens donner à tout cela ? Je sens se former au creux de mon ventre une boule de révolte. Je pense à l’affligeante cérémonie de l’incinération de notre ami. Quelques mois auparavant. A Paris. Dans l’une de ces interminables grisailles d’automne finissant. Un jour d’absurde mascarade, sur le parvis du crématorium. Je sens les larmes me monter aux yeux. Il ne faut pas que je pleure, je ne vais plus pouvoir conduire. Et puis la route est si belle, qui serpente dans ce paysage grandiose. Un paysage d’avant l’histoire. Canyons dévalant, abrupts jusqu’aux torrents. Dont on perçoit les scintillements, loin en contrebas, bien au-dessous des marmites de géants creusées dans ces parois calcaires millénaires.


A Barre-des-Cévennes, le cortège fait une brève halte pour contempler le déroulement des massifs qui se perd dans le lointain. Les sommets sont couverts de neige. Le vent glacial nous cloue sur place. Le Pas des Dinosaures n’est plus loin. C’est là que nous allons. C’est là qu’il a demandé à Mona de disperser ses cendres. Nous garons les voitures aux abords d’un hameau abandonné des hommes. La neige crisse sous nos pas. Sur l’esplanade lisse d’un rocher en à pic, Mona tend le bras vers des traces gigantesques. Inscrites dans la pierre. Des traces de pieds. De pattes. Ou de pas. Enormes ! Les dinosaures ont vécu là et laissé sur ces cimes sauvages leurs empreintes, fragments d’éternité. La présence lointaine de ces étranges habitants ajoute encore au mystère chaotique de ce lieu. Ici, il n’y a pas de doute, on est aux origines du monde. Et aux limites de ces origines. Nous marchons encore dans le vent et le froid. Nul ne dit mot. Le silence nous enveloppe, inquiétant, presque. Glacial ! Seul le bruit de nos pas nous accompagne et les rafales de vent rythment nos pensées. Soudain, Mona, qui ouvre la marche, s’arrête. Un point de vue grandiose déploie ses courbes devant nous. Un silence majestueux plane sur le groupe recueilli. Un aigle ou un gypaète sillonne l’espace solitaire. Mona, hiératique dans son grand manteau noir, nous tourne un instant le dos. Pour dissimuler ses larmes sans doute. Les miennes coulent le long de mes joues. Je les recueille dans un grand mouchoir blanc que je partage avec Yann ou avec Lisa qui se serre contre moi. D’un dernier regard, Mona embrasse pour lui cet horizon qu’il aimait tant. Sa silhouette tragique s’inscrit sur le vide du temps. Nous la buvons des yeux. Chacun de ses gestes imprime en nous sa trace. Elle s’agenouille sur le sol durci de gel. Nous faisons cercle autour d’elle. Les larmes roulent sur son visage de Pietà aux traits défaits. De ses mains dénudées, elle s’efforce d’ouvrir le vase. Le couvercle résiste. L’un d’entre nous lui vient en aide. L’urne est libérée de son entrave. Il est là, à ciel ouvert, dans ce vase de terre cuite. Le regard absorbé dans l’urne, elle observe la fine poussière, ultime et dérisoire vestige de l’homme qu’elle a aimé. Ses lèvres bougent doucement. Sans doute marmonne-t-elle un ultime serment. Ses dernières paroles sont emportées par le vent. Lentement elle se redresse. Les bras tendus, elle contemple l’urne. Sa main légère plonge. Disparaît. Puis refait surface. Une poignée de poussière virevolte au-dessus de sa tête, puis une autre. Par trois fois encore, elle renouvelle le geste ample et hiératique de la prêtresse. Les dernières paroles qu’elle a prononcées pour lui s’envolent par-delà les montagnes. Les cendres d’A… se disséminent au-dessus des à-pics. S’évanouissent, happées par la geste invisible du vent.


Elle tombe alors sur le sol gelé. Le visage enfoui dans ses genoux. Les pans de son grand manteau noir virevoltent autour d’elle. Ses deux filles l’entourent, l’aident à se relever, la soutiennent dans sa marche aveugle. La procession reprend sa route. En un silence livide et infini.


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli






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7 réponses à “Angèle Paoli | L’Antigone d’Anduze”

  1. J’avais lu ton magnifique texte au tout début de la rencontre avec ce lieu qui est le tien et n’avais jamais osé commenter tant ce que tu décris de ta révolte et de tes questions auraient pu être les miennes.
    Je ne sais si c’est autobiographique
    cela y ressemble par l’intensité des sentiments qui ne peuvent qu’avoir été vécus au plus profond de l’être.
    Mona
    ce ne sera jamais moi, je serais incapable, même par amour, de disperser les cendres de l’Aimé, et pourtant si tel était son voeu…
    Il en faut du courage pour plonger sa main dans ce qui reste du corps caressé, embrassé, adoré, il en faut du courage et… a priori je ne pourrais avoir ce courage-là.
    Le voyage que tu nous proposes dans cette région que je ne connais que pour la fameuse bambouseraie me fait penser à la fois au film Les Filles du Botaniste et (en flash) à certaines images désolées du Japon de Kurosawa.
    J’aime ces phrases courtes qui disent la lente montée interrompue de haltes pour conserver le souffle… C’est magnifique Angèle, merci du cadeau du lien hier (je n’ai pu venir plus tôt, beaucoup de boulot…)

  2. Viviane, merci à toi d’être venue.

    Oui, c’est une histoire vécue. Il y a douze ans. Mais ni L., ni Y. n’ont oublié et ne peuvent oublier. Mona a refait sa vie, plus ou moins ; nous l’avons perdue de vue. Mais de A. notre ami (mort à 52 ans d’un cancer du pancréas), nous parlons souvent et toujours avec la même tendresse. Il est toujours présent en nous. Pourtant, depuis ce temps-là, nous ne sommes plus retournés dans les Cévennes. Peut-être un jour, ne serait-ce qu’en prenant pour prétexte de visiter cette fameuse bambouseraie. Les alibis sont parfois nécessaires…

  3. Christiane

    Voyez-vous, Angèle, votre éphéméride, je lui en veux !!! Alors quoi ! il faut fouiller dans le sous-sol de Terres de femmes pour trouver ce texte ? Vous devriez alterner la mémoire des écrivains, des peintres et nous offrir un peu de cette langue-là, si drue, si reconnaissable : la vôtre. Et puis il y a de votre déchirure dans ce texte, le visage livré aux autres et les colères en soi. Ça brise la perfection paroles lisses, ça rugit, ça bouillonne. On n’est pas loin de l’Halalli, mais vous êtes le sanglier qui laboure la terre de sa colère ensanglantée : magnifique !

  4. Eh oui, Christiane, il faut fouiller dans Terres de femmes. Vous voilà promue archéologue de ma propre mémoire, et vous ne le regrettez pas ! J’en suis très émue. Merci d’avoir exhumé ce texte ancien que j’aime aussi beaucoup.

  5. Christiane

    Ce texte est si proche de celui de Béatrice Bonhomme… Je l’ai relu avec émotion… J’écoute l’andante de la sonate de Schubert… Partage

  6. Ce que vous écrivez là résonne comme une invitation à l’écriture. Je vous en suis très reconnaissante, Christiane. Je vais relire ce texte ancien, qui continue son chemin en moi.

  7. Ce n’étaient que de petits bouquets jaunes, préparés à l’envol de cette matinée accentuée de givre, des bouquets pour chacun, à poser, à lancer, à jeter avec amour au vent qui nous faisait promesse de l’enlacer, à l’instant de ce pas de deux entre ciel et terre, de tendresse égale à la douceur infinie, qui traçait de légers voyages dans le clair de ses yeux.

    Oui, ce n’était rien de plus que de petits frissons jaunes posés sur mes genoux, le temps de ce voyage lent et foudroyant de tristesse. Schubert couvrait notre silence, la route verglacée te laissait prudente.
    Seule à l’arrière, nouée de larmes, je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était nous qui transportions ce qui deviendrait volute au soleil des Cévennes.

    Ce jour de mars, c’est hier, aujourd’hui et demain à la fois, ce jour de glace est inscrit à jamais dans mon cœur, et s’il s’agite de battements si singuliers ce soir c’est que ce fut là notre premier partage, tous trois unis pour la première fois.
    Ce long cortège, silencieux, brûlant de tristesse, hurlant de maladresse parfois.
    Nos pas prudents et décalés sur le sol glacé, c’était bien hier, mais c’est encore aujourd’hui et demain.

    A vous, à Lui
    Lisa

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