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Yves Bonnefoy | Les Planches courbes | Lecture d’Angèle Paoli

Publié le :

01 septembre 2004

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Image, G.AdC




Lecture analytique des Planches courbes d’Yves Bonnefoy.

N.B. Pour visualiser le plan détaillé de la lecture, CLIQUER ICI.




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Ph, G.AdC




YVES BONNEFOY, LES PLANCHES COURBES



Divagations autour du titre du recueil

Le titre éponyme du recueil (Les Planches courbes, Mercure de France, 2001 ; Gallimard, Collection Poésie, premier dépôt légal en 2003) est un titre énigmatique qui prête à interrogation autant qu’à rêverie. Ce titre étrange recouvre un ensemble de sept recueils et emprunte au cinquième recueil son intitulé. Ce cinquième recueil occupe sans doute une place charnière dans l’œuvre, un « seuil » peut-être. À l’intérieur des Planches courbes se succèdent La Pluie d’été, La Voix lointaine, Dans le leurre des mots, La Maison natale, Les Planches courbes, L’Encore aveugle, Jeter des pierres.

Trois recueils forment à eux seuls un tout. Dans le Leurre des mots, La Maison natale, Les Planches courbes. Ce tout permet d’aborder l’œuvre poétique d’Yves Bonnefoy et d’en appréhender composantes et lignes de force. La poésie comme acte de présence au monde.


Un titre énigmatique

Avant même d’ouvrir le recueil, le lecteur s’interroge sur le titre et sur son sens : qu’appelle-t-on des « planches courbes » ? L’expression appartient-elle à un domaine spécifique ou est-elle une expression propre au poète ? Quel sens donner à ce titre ?

Le Grand Robert de la langue française fait l’impasse sur cette expression. De même que le Grand Larousse de la langue française et le TLFi.

Procédons autrement. Et décomposons l’expression. Le mot « planches » évoque la matérialité d’« une pièce de bois plane, plus longue que large » (Robert de la Langue française). Implicitement, le bois s’impose, comme matériau d’origine. L’adjectif « courbes » qui accompagne ici le nom évoque, lui, une forme. Une forme incurvée, en apparente contradiction avec l’idée même de planche, plutôt associée à l’idée de rigidité. Le lecteur peut en déduire que les « planches courbes » appartiennent au monde du poète.

S’agissant du titre d’un recueil de poésie, ce titre sans prétention surprend. Voilà le lecteur confronté à une première énigme, celle des mots. Peut-être alors lui faut-il se laisser guider dans le voyage poétique du poète, car Les Planches courbes sont une invitation au voyage. Un voyage au cœur du temps, un voyage au cœur des mots. Peut-être, alors, le grand enfant attentif trouvera-t-il, chez le passeur Yves Bonnefoy, des pistes de réponses.

Les réponses à l’énigme première existent. Elles sont nombreuses. Mais puisque l’expression des « Planches courbes » a donné son titre à un recueil dans le recueil, autant se diriger vers ce recueil. Il est question de « planches courbes » page 104. Elles servent d’appui à l’enfant à l’intérieur d’un esquif, d’une barque. Or la barque est présente dès le premier recueil de la trilogie (page 72). Avec elle se tisse tout le champ lexical de la proue, de la poupe (page 74), de la vague, de la rive, de l’île, de l’errance…. L’allusion à la forme des planches nous est donnée explicitement page 76 : « Les planches de l’avant de la barque, courbées… ».

Plus loin, page 87, le narrateur confie :

« Je suis couché au plus creux d’une barque,
Le front, les yeux contre ses planches courbes
Où j’écoute cogner le bas du fleuve… »


Et toujours, dans le même poème, la matière et d’autres matériaux nous sont donnés, associés à des odeurs : « le bois », « le goudron », « la colle » (page 87).

Les « planches courbes », en rapport étroit avec la barque, en sont la figure métonymique. La barque elle-même semble une variante de la maison natale ou encore du poème. Ce sont les lieux qu’habitent l’enfant ou l’aède. La barque est reliée au monde de l’enfance, de la mémoire, du sommeil. Elle est ce qui permet le passage d’un monde à un autre, de la vie à la mort, elle est ce qui permet de concilier les contraires – planches/courbes -, les inconciliables – le langage, ses leurres et la poésie. Elle est à relier à Ulysse, symbole de l’errance poétique ; et à Charon, le nautonier, auquel nul n’échappe, pas même le poète.

La barque de l’enfance est aussi ce qui s’oppose au navire encombré et aveugle des adultes :

« Nous sommes des navires lourds de nous-mêmes
Débordants de choses fermées »
(page 72).

Polysémique, la barque est cet abri dans lequel se love l’enfant pour se mettre à l’affût du monde. Elle est le berceau des mots du poète.


Dans le leurre des mots

D’un rivage à l’autre de la vie, entre sommeil et éveil, se glisse la poésie. « Mensonge », « illusion » ou « leurre » pour la plupart des hommes, la poésie est, pour l’aède de ces chants, le seul mot qui résiste au temps et aux « désastres ».

Le titre du recueil, Dans le leurre des mots, fait écho au titre d’un recueil antérieur : Dans le leurre du seuil (Mercure de France, 1975). Ainsi, d’un recueil à l’autre de l’œuvre poétique d’Yves Bonnefoy, se tisse une partition polyphonique. Dans laquelle des mots se répondent en écho. Ainsi du mot « leurre », mot qui est récurrent chez le poète.

Terme emprunté à la fauconnerie, le mot « leurre » renvoie à l’idée de piège, de mensonge, d’illusion. Mais aussi d’attirance. Attirance pour la beauté, pour la magie d’Armide et de son jardin, pour le langage. Et si l’on s’amuse à établir un parallèle entre ces deux titres, il est possible d’imaginer que « seuils » et « mots » sont très proches, ont les mêmes pouvoirs. Qu’ils sont interchangeables. Le « seuil » n’appartient-il pas au champ lexical du passage, tout comme la barque ? Cette passeuse de rêves et de souvenirs. Qui conduit son passager vers la sombre rive de la mort. Ou comme le monde du langage ? L’univers des mots n’est-il pas, comme l’univers des rêves et des souvenirs, semblable au « jardin d’Armide », un univers du « leurre » ?

« Partout en nous rien que l’humble mensonge
Des mots qui nous offrent plus que ce qui est
Ou disent autre chose que ce qui est… »
(page 73)

Dès lors, la question qui se pose est de savoir comment dépasser le « leurre » ? Comment concilier le langage, avec ses limites, et la poésie. Comment faire pour que le langage devienne poésie ?



La Poésie est au cœur des Planches courbes. Le recueil des Planches courbes interroge le langage et, au-delà, est une interrogation sur la poésie. D’autres questions se posent. En voici quelques-unes :

• Quel est le statut de l’œuvre intitulée Les Planches courbes ?
• Les différents recueils ont-ils le même statut ?
• Dans quelle mesure peut-on parler d’œuvre autobiographique ?
• Quelle est la valeur des référents culturels ?
• La musicalité de l’œuvre.
• Comment passe-t-on d’un seuil à un autre ?



LA STRUCTURE DE L’ŒUVRE (Triptyque Dans le leurre des mots, La Maison natale, Les Planches courbes)


Le passage des seuils

Comment, dans Les Planches courbes, passe-t-on d’un recueil poétique à l’autre, d’une laisse à l’autre, d’un seuil à un autre ? Le plus simple est d’interroger la structure de l’œuvre, sa composition.

L’ensemble de ces trois recueils forme un tout. Un triptyque agencé autour d’un panneau central plus développé, celui de La Maison natale. La Maison natale est consacrée à l’émergence des souvenirs d’enfance, ancrés dans le lieu des origines, autour des figures de la mère et du père. D’Isis et de Cérès.

Construit en deux temps, Dans le leurre des mots constitue une ouverture. Ouverture poétique dans laquelle s’élabore, au fil des laisses, ce qui semble être un art poétique, à la fois autorisation à l’écriture et hymne à la poésie.

Intitulé Les Planches courbes, le dernier volet du triptyque clôt le recueil sur le récit en prose, mystérieux et onirique de l’enfant et du passeur. Épisode de rédemption poétique qui s’assume entièrement puisqu’il donne son titre à l’œuvre entière.


Un voyage initiatique à rebours

Le recueil des Planches courbes peut se lire comme un voyage initiatique à rebours. Pareil à Ulysse, figure de l’errance, le poète accomplit un voyage au rebours de lui-même. Un voyage au cœur du monde des souvenirs liés à l’enfance. Au seuil des mots-passeurs qui vont donner au poète la clé d’ouverture à l’écriture de son chant poétique. Un dernier voyage avant de se résigner à prendre congé.




DANS LE LEURRE DES MOTS

Recueil d’ouverture des Planches Courbes, Dans le leurre des mots est composé de deux volets. Respectivement de neuf laisses et de huit laisses. D’inégale longueur. La forme choisie pour l’ensemble de ce recueil est le vers libre. La musicalité du poème semble s’être déplacée de la rime vers un ailleurs dont il faut se mettre à l’écoute. Pour en saisir les échos et les multiples résonances.


PREMIER VOLET

1. Ancrages

Dès le premier vers, des voix surgissent, à qui il est fait appel. Jusqu’au vers de clôture où une voix finalement « se perd ». Un voyage se déroule depuis les voix plurielles du début du poème « nos voix », jusqu’à la voix singulière de l’ultime strophe. Un voyage en deux temps, qui s’articule autour du sommeil, vecteur du rêve et des images. « Le sommeil d’été cette année encore » (v. 1) qui féconde la venue à l’écriture. Puis le sommeil final qui n’est « plus rien qu’une vague qui se rabat sur le désir ».

Au seuil du voyage poétique se fait la demande. Venu « du fond de nos voix », il y a l’appel à la poésie. Un appel « simple » aux « choses proches ». Sans prétention alchimique autre que la « transmutation des métaux du rêve » en « or ». Alors, silencieuse, invisible, la poésie met en place un espace-temps où ancrer les images. Celle de la montagne et de sa « grappe », celle du « feu léger », celle de la « fumée » et « du fleuve ». Le temps est le temps étal de « la nuit d’été, qui n’a pas de rives ». Il est aussi le temps du retour: « le sommeil d’été, cette année encore ». La poésie est recommencement. Elle s’installe dans la rondeur féminine de l’été, elle accueille « la grappe des montagnes » et « le sein » de la terre. Sensible à la répétition – « de branche en branche » -, elle l’est aussi au balancement : « c’est là nouveau ciel, nouvelle terre ». Elle est propice à la « rencontre » du même et de l’autre : « une fumée rencontre une fumée ». Elle procède à l’union rimbaldienne* qui se joue « au-dessus de la disjonction des deux bras du fleuve ». Elle est prête à accueillir le retour d’Ulysse dans la mémoire du poète.

* Comment ne pas penser aux vers du poème « Aube » (Illuminations, 1873), d’Arthur Rimbaud : « J’ai embrassé l’aube d’été » ?



DANS LE LEURRE DES MOTS


PREMIER VOLET

2. Le retour d’Ulysse

Ulysse entre en scène dans la seconde laisse du poème. Il est également présent dans la laisse suivante.

Figure de proue de l’Odyssée (poème d’Homère), Ulysse surgit dans l’espace mental du poète en même temps que se fait entendre à nouveau le chant du rossignol.

« Et le rossignol chante encore une fois »… « Il a chanté quand s’endormait Ulysse. »

Le chant du rossignol, au seuil du rêve et du sommeil, est le signal de l’irruption du navigateur dans l’univers poétique du narrateur-poète. Et des images qui sont liées à son histoire. L’île, l’étoile, la barque, la rame, l’écume, la mer. Mais aussi, au sommeil d’Ulysse, à ses rêves, à ses désirs et à ses abandons, à ses renoncements et à son oubli. Le chant triste du rossignol est signe du départ prochain d’Ulysse. Et sa disparition dans l’ensemble du recueil. Ulysse disparaît, mais le poète lui continue son périple. Le rossignol, symbole chez les anciens (Ovide, Métamorphoses, VI) de l’inspiration poétique, lui a ouvert la voix/voie !

Figure de l’errance, des escales, des départs, Ulysse est soumis à la volonté de Vénus. C’est elle, « la première étoile », qui guide le héros, le rappelant sans cesse à son devoir. C’est elle qui se tient à la « proue » de la barque, l’entraînant vers « le haut de la mer ». C’est elle qui le tire de ses rêves et l’oblige à reprendre la rame. Pourtant, consentant à l’abandon, au sommeil et aux rêves, désireux d’ouvrir « les yeux à d’autres lumières », Ulysse risquait d’oublier « de replonger sa rame dans la nuit ». Mais, jalouse peut-être, Vénus veille à ce que le navigateur ne s’abandonne pas trop longtemps « sur la couche de son plaisir ». Il lui faut se souvenir. Se souvenir d’Ithaque.

La présence d’Ulysse se prolonge dans la troisième laisse. Par deux interrogations d’abord, puis par un retour au récit initial du chant deux – avec la reprise du thème du rossignol. Ulysse est au cœur de l’interrogation du poète :

« Et par la grâce de ce songe que vit-il ? » « Fut-ce la ligne basse d’un rivage… ? »

Il est aussi le noeud d’une opposition qui le met en scène face aux hommes d’aujourd’hui.

La longue interrogation, portée par le conditionnel « seraient », semble investie par les désirs des hommes. Désirs qui sont aussi ceux du poète : « nos demandes » ; « notre avancée ». « Désirs d’autres feux que ceux qui brûlent dans les brumes de nos demandes. »
Désir de « la ligne basse d’un rivage », promesse de clarté, au cœur même des « ombres » et de la «
nuit ». Étrange paradoxe que celui qui se dit là. Exacte symétrie du célèbre oxymore de Corneille: « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » (Le Cid). Peut-être Ulysse, investi des rêves du poète, préfigure-t-il le poète à venir ?

Pourtant, les désirs imaginés ne se sont pas réalisés, et le poète, qui se reconnaît dans Ulysse, affirme aussi sa différence – la sienne et celle des hommes – d’avec Ulysse. Clos sur « nos » certitudes, fermés au langage de l’inconscient, « notre avancée dans le sommeil » reste infructueuse car « nous sommes des navires lourds de nous-mêmes… ». Spectateurs passifs, « nous regardons… toute une eau noire ». Promesse d’un espoir, à peine entrevue, aussitôt refusée.

« Lui, cependant », Ulysse, songe « à reprendre sa rame ». Et « reprendre sa rame », n’est-ce pas renoncer à l’oubli que lui procure « l’île de hasard » ? L’île qui efface – pour un temps – de sa mémoire le souvenir de sa vie antérieure. Contraint par Vénus de renouer avec son errance, il ne connaît pas de répit. Mais le retour à l’errance est aussi promesse d’oubli de ce qu’il vient de vivre d’île en île, et promesse aussi de retour à Ithaque. L’île rêvée, pareille à une « étoile » qui grandit sur la mer. Ardemment désirée, sans cesse différée, repoussée, Ithaque est finalement rejointe. Peut-être au seuil des renoncements, au seuil de la vieillesse et de la mort.



DANS LE LEURRE DES MOTS


PREMIER VOLET


3. L’impossible oubli

Pareil à Ulysse, le poète est confronté à l’impossible oubli. Les souvenirs sont là, qui contraignent à l’errance de la mémoire. « Avec le même orient ». Une errance complexe, à visage de Janus bifrons*, qui combine à la fois le retour sur le passé et la marche vers la mort. Une errance qui prend corps dans l’écriture et se nourrit de l’« humble mensonge des mots ». Ainsi, par trois fois, le poète s’interroge-t-il sur la nécessité d’aller. Placé en tête de vers, l’infinitif anaphorique martèle la laisse comme la rame martèle la vague de son rythme régulier. « Aller ainsi, au-delà des images ». « Aller confiants, nous perdre nous reconnaître ».

« Aller, par au-delà presque le langage ». « Aller au-delà », ou « par-delà », n’est-ce pas accepter de dépasser ses peurs, accepter la traversée des « souvenirs », « beauté » et « mensonge », « affres » ou « bonheur » ? Accepter de raviver les « cendres » et ce qui reste encore peut-être de « fièvre » et de « feu »! N’est-ce pas accepter de recevoir la « nuée rouge » et le « délice des fruits que l’on n’a plus » ? Mais n’est-ce pas aussi refuser de renoncer à s’interroger sur le vrai et le faux, sur la part d’illusion qui modèle « la forme dans les ombres qui se resserrent »? Le poète-narrateur continue d’avancer, en tâtonnant, en s’égarant. Et s’il accepte de se perdre de vue, c’est pour se mieux retrouver ensuite. Dans la confrontation avec la mort qui se rapproche, « masse d’eau qui de nuit en nuit dévale avec grand bruit dans notre avenir. »


4. L’avancée dans le rêve

Associé à l’eau et au mouvement, le rêve est élément liquide et, comme lui, assujetti à des données fluctuantes, insaisissables. Pris entre « éveil » et « sommeil », le poète en accueille les hésitations, les limites incertaines : « on ne sait si c’est de l’éveil ou, si la foudre lente… ». Il entre confiant dans le rêve. « Nous mettons nos pieds dans l’eau du rêve… ». Un itinéraire se dessine, une marche : « Nous avançons ». Le rêve s’enfle, se gonfle d’eaux montantes et « monte à nos chevilles ». La progression du rêve passe par le corps : « nos pieds nus », « nos pas », « nos chevilles ». Le rêve devient corps lui-même, personnifié dans son invocation : « Ô rêve de la nuit, prends celui du jour dans tes mains aimantes ». De même du rêve diurne qui livre son visage: « son front, ses yeux », « son regard ».

Le rêve combine les contraires, l’eau et la foudre, l’écume et les branches des arbres. Arbres qui s’animent et s’écartent, livrant passage au dormeur. Peut-être celui-ci est-il hanté à son tour par les arbres de la forêt de Birnam** ? Touffu d’abord, inquiétant, le rêve, chargé d’images sombres, est soumis à l’agitation. Le tracé de ses signes ne se déchiffre pas aisément. Jusqu’au moment où le poète, s’adressant dans une interjection lyrique au « rêve de la nuit » – « Ô rêve de la nuit » – lui demande d’accueillir, dans sa sagesse, le rêve diurne, déchiré par « la querelle du monde » et de le faire sien. La demande du poète va dans le sens de l’unification, de la pacification (« la quiétude de l’écume »), du fusionnel, qui s’accomplit dans le désir du même : « les mêmes étoiles qui s’accroissent dans le sommeil ». Afin que puissent advenir, liées ensemble, « la beauté et la vérité ». « Soit beauté, à nouveau, soit vérité… »


*Janus bifrons : l’un des plus anciens dieux du panthéon romain. Il est représenté comme pourvu de deux visages, l’un regardant derrière lui, l’autre devant lui. Il est présent dans l’étymologie du nom du mois de janvier.

**La forêt de Birnam : Shakespeare, Macbeth. Les sorcières prédisent à Macbeth qu’il ne sera pas vaincu « tant que la forêt de Birnam ne marchera pas vers Dunsinane. »



DANS LE LEURRE DES MOTS


PREMIER VOLET


5. Les trois acteurs du rêve

Une fois restaurée la « beauté ultime des étoiles sans signifiance, sans mouvement », les acteurs essentiels du rêve peuvent surgir. Le « nautonier » et sa barque d’abord, l’enfant ensuite. Et enfin « le vendangeur ».

« Plus grand que le monde », à la fois noir et lumineux, le nautonier appartient au monde silencieux et immobile des morts. Un monde incertain et flou, comme celui du rêve, qui échappe aux définitions claires : trois fois l’expression « on ne sait si » est répétée au cours de cette strophe. Deux fois pour évoquer la « terre », incertaine, elle aussi. Identité ou nouveauté : « rive nouvelle », « autre terre » ou au contraire « même monde » ? Une troisième fois pour évoquer la vie dans ce monde : « on ne sait si des mains ne se tendent pas du sein de l’inconnu… ». Dans le monde des morts comme dans celui du rêve, les données parfois s’inversent jusqu’à brouiller les pistes du sens. Ainsi la strophe six se ferme-t-elle sur une énigme, celle des mains qui peut-être « se tendent … pour prendre la corde que nous jetons, de notre nuit. »

Le temps poursuit sa route vers le lever du jour, à la septième strophe : « Et demain, à l’éveil ». Mais les incertitudes oniriques du poète demeurent et il doute de la capacité du monde à se construire « sans guerre, sans reproche ». Il poursuit pourtant ses interrogations à la recherche d’un espoir. « Peut-être que nos vies seront plus confiantes. »

C’est au cœur de cette perplexité que surgit la figure réconfortante de l’enfant. Familier et énigmatique, porteur de connotations positives, l’enfant est acte de présence au monde.

La strophe suivante lui est encore consacrée. L’enfant a conservé le rire qui le caractérisait : « Il sait encore rire. » Dans son insouciance ludique, il s’est changé en chapardeur d’« une grappe trop lourde ». Mais nul ne le punira de son larcin, pas même le vendangeur « sans visage », celui pourtant qui veille sur l’existence des hommes et « peut-être cueille/D’autres grappes là-haut dans l’avenir ». Auréolé de lumière, de rire et d’espièglerie, l’enfant, inconscient des dangers et de la mort, est porteur d’espérance d’un monde nouveau. Par son ancrage dans la vie, il apaise les angoisses des hommes. Il les réconcilie.

Le poète clôt cette étrange scène onirique par deux injonctions positives. La première concerne l’enfant : « confions-le à la bienveillance du soir d’été ». L’autre s’adresse à lui-même : « Endormons-nous… ». Parvenu à ce seuil onirique, le poète accueille l’enfant qui est en lui. L’enfant et lui ne font plus qu’un. Le langage poétique peut alors advenir.


6. De la fragilité de la voix

Pourtant, alors même que les conditions semblent réunies pour donner au langage la possibilité de se métamorphoser en poésie, l’inspiration semble se dérober : « La voix que j’écoute se perd… ». Cette voix unique, inscrite dans le corps, qui relie le poète au monde et à lui-même, seule capable d’abolir l’écart entre le mot et la chose, cette voix est noyée soudain par « le bruit de fond qui est dans la nuit ». Et « les planches de l’avant de la barque », celles contre lesquelles se tenait jadis l’enfant, à l’écoute du fleuve, « se desserrent ». La courbure des planches ne peut jouer son rôle de matrice. Le poète a beau tenter de déchiffrer les messages que la barque lui envoie, le sommeil est indifférent à ses efforts. Il ne laisse rien passer des secrets dont le poète a besoin. « Les pensées ajointées par l’espérance » restent en suspens. Il manque la voix. Dispensatrice de commencement, la voix poétique, éphémère et fragile, est momentanément perdue. L’image fondatrice des « planches courbes » est inopérante. Il ne reste rien d’autre au poète « qu’une/Vague qui se rabat sur le désir ».

Ainsi se ferme ce premier volet des Planches courbes. Au terme de son périple onirique, le poète est contraint de faire le constat de l’impasse dans laquelle il se trouve. Constat très pessimiste d’une impossibilité. L’impossibilité pour le poète de poursuivre sa quête poétique.



VOCABULAIRE PORTATIF

Leurre : Issu du francique (langue d’origine germanique) le mot « leurre » apparaît dès 1202 sous la forme « loire ». Il appartient à cette époque au vocabulaire de la fauconnerie (1225). Le leurre désigne un morceau de cuir rouge, en forme d’oiseau garni de plumes, utilisé pour faire revenir l’oiseau de chasse sur le poing du fauconnier.
Synonymes : appât, appeau.

Vers 1580, le mot prend le sens d’« artifice » et désigne ce qui sert à attirer, à tromper.
Par analogie de fonction, il désigne une amorce munie de plusieurs hameçons (1769).
Source : Le Robert, Dictionnaire historique de la Langue française.

Laisse : Ce terme désigne, dans la littérature médiévale, un ensemble de vers construits sur des assonances.
Ex : les laisses de la Chanson de Roland.
Aujourd’hui, le terme désigne, dans les textes en vers libres, une strophe de plus de treize vers (avec ou sans assonances).



DANS LE LEURRE DES MOTS


DEUXIÈME VOLET


1. Le risque du « je »

Alors que le premier volet du recueil vient de se fermer sur l’image brutale de la « Vague qui se rabat sur le désir », le second volet s’ouvre sur l’éventualité d’un « réveil brusque ». Une continuité implicite est ainsi établie entre le monde onirique du premier poème et celui du second.

Pourtant la tonalité de ce second recueil est autre et d’emblée se perçoivent des différences. Composé d’une alternance de laisses et de strophes (huit en tout), le second volet du recueil est le lieu où se déclare l’art poétique du poète. À la fois hymne à la poésie et défiance à l’égard de la poésie, l’ensemble oscille sans cesse dans un mouvement de balancier qui oppose positif et négatif.

Par deux fois en effet se remarque de manière visuelle la présence d’une interjection lyrique adressée à la poésie : « Ô poésie ». Cette interjection ouvre les strophes 3 et 5. Au coeur des préoccupations du poète, la poésie est une interlocutrice directe. À qui adresser ses espoirs mais aussi ses interrogations et ses doutes.

Autre particularité de cet ensemble, l’omniprésence du « Je » et de la première personne du singulier. « Je pourrais » (2 fois) ; « Je sais » (4 fois) ; « Je ne puis » ; « Je prends » ; « Je le fais » ; « Il me semble » ; « m’écrier » ; « m’empêcher ». Jusqu’alors inclus dans un « nous » qui l’unissait aux autres hommes, le poète se détache ici en tant que « je » pour prendre en charge progressivement son rapport à la poésie. Le « je » se « risque » dans l’écriture. Le poète aborde la poésie de manière détournée dans un premier temps, par une sorte de prétérition, en usant du conditionnel : « Je pourrais… dire ou tenter de dire » ; « Je pourrais m’écrier… ». Par deux fois, le poète définit la poésie en négatif. Il dit ce qu’il ne dira pas, ce qu’il ne veut pas dire, ce que peut-être il ne peut parvenir à dire. Il n’écrira pas une poésie de la violence, du « tumulte des griffes et des rires qui se heurtent », de la dislocation du langage, une poésie de la dénonciation de la barbarie du monde, de ses injustices. Non qu’il ne soit, lui aussi, comme homme et comme poète, au cœur de la tourmente. Mais s’il est conscient des tragédies qui déchirent le monde, le poète est aussi conscient des limites du langage, des impasses et des leurres dans lesquels celui-ci entraîne.


2. La « chimère retorse »

Peut-être la poésie n’est-elle alors qu’une chimère, trompeuse et « retorse », comme celle qui, « aux branches du jardin d’Armide », trompe et détourne de leur route les croisés Charles et Ubald, retenus dans les lacs de la belle magicienne par sa beauté extérieure et par ses propos enchanteurs.

Par cette référence au poète italien Torquato Tasso* et au chant XVI de La Jérusalem libérée, Yves Bonnefoy tente d’exprimer une double défiance : celle qu’il éprouve envers les leurres du monde imaginaire et celle qu’il éprouve à l’égard de la poésie dont les leurres peuvent induire la raison en erreur : « La chimère qui leurre autant la raison que le rêve ». Se refusant à une vision restrictive du langage poétique et à « n’être que la lucidité qui désespère », le poète est sur le point d’« Abandonner les mots à qui rature, prose, par évidence de la matière… ». Parvenu au seuil du désespoir, il est à nouveau sur le point de renoncer à l’écriture poétique.


* La référence aux jardins d’Armide et à la chimère qui habite les branches des arbres est empruntée au chant XVI, stances 13 et 14 de La Jérusalem délivrée de Torquato Tasso (1544-1595) (dit Le Tasse, en français).
Armide est une magicienne. Elle vit dans son palais entouré de jardins enchanteurs. Elle retient sur son île de l’Atlantique (Îles Fort

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