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Mathieu Hilfiger | La Tour des Corbeaux suivi de Faits d’Armes

Publié le :

22 juillet 2026

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Images.jfif Hilfiger

Mathieu Hilfiger, La Tour des Corbeaux suivi de Faits d’Armes

Lecture d’ Anne-Sophie Le Bian

Il y a des écritures qui ne se cherchent pas : elles adviennent. Chez Mathieu Hilfiger, la parole surgit de cette nécessité presque physique d’exprimer ce qui, s’il restait muet, se consumerait à l’intérieur. Dans notre entretien présenté dans Recours au poème, il confiait : « L’écriture chez moi jaillit presque inconsciemment, me plaçant en lecteur de mon propre texte. » Ce jaillissement, loin de tout artifice, est le signe d’une authenticité rare. Hilfiger écrit depuis un lieu de tension : celui où la vie affronte la mort, où la parole tente de résister à la barbarie.

Son nouveau livre, La Tour des Corbeaux suivi de Faits d’Armes, publié récemment chez Corlevour, prolonge et concentre cette lutte intérieure. Deux textes, un récit et une pièce, que tout semble opposer – l’un lyrique et allégorique, l’autre dramatique et intellectuel –, mais qui se répondent comme les deux versants d’une même montagne : d’un côté, la fable de la chute collective ; de l’autre, le combat de la parole individuelle.

La fable de la chute : La Tour des corbeaux

Dans le premier texte, les corbeaux construisent une tour, symbole de savoir et de puissance, mais surtout miroir d’une ambition démesurée. Ce récit allégorique, d’une écriture souple et grave, se lit à la fois comme une parabole écologique, morale et spirituelle. Les oiseaux, fascinés par leur propre création, se détachent du monde qu’ils habitaient. La lumière, le vent, la pierre deviennent les témoins muets d’un orgueil collectif.
Hilfiger excelle dans l’art de dire la catastrophe sans jamais la nommer.

« Voilà comment, depuis ce maudit hiver, notre peuple sombra, et fit place nette à nos ennemis… Notre poésie battit de l’aile jusqu’à s’échouer en bas, tout au bas de la tour, parmi les fougères, les ronces et le silence. »

Cette chute, à la fois concrète et métaphysique, traduit la faillite d’un monde qui a oublié la mesure. La beauté des images n’atténue pas la gravité du propos : au contraire, elle la rend plus poignante. On retrouve ici le poète attentif à la nature, à la lumière, à la fragilité des choses – une écriture qui, sous la forme du conte, réfléchit les grands périls de notre temps : la démesure technicienne, la perte du lien sensible, l’amnésie du vivant.

La guerre du verbe : Faits d’armes

Le second texte transpose ce drame sur la scène. Dans un bureau d’université, un Professeur et son Assistant s’affrontent. Entre eux, la langue devient champ de bataille. Le premier incarne le pouvoir, la certitude, la froideur du savoir abstrait ; le second, la révolte éthique, la fidélité à la vérité intérieure. Ce dialogue, d’une tension presque claustrophobe, met en scène l’érosion morale du langage lorsque celui-ci se coupe de la vie.
Hilfiger y déploie une écriture à la fois claire et nerveuse, faite de ruptures et de silences. Le théâtre devient ici une forme de lucidité. Sous l’argument philosophique se cache une inquiétude plus profonde : celle d’un monde où la parole n’a plus de valeur, où l’intelligence se retourne contre l’esprit. Faits d’armes révèle combien la résistance, aujourd’hui, passe par la fidélité à une parole juste, fragile, parfois fautive, mais vraie.
Dans ce huis clos, la hiérarchie s’inverse : le maître se dévoile serviteur d’un mensonge, l’assistant devient porteur d’une éthique poétique. Ce retournement donne au texte une portée universelle : il parle de toutes les dominations, de toutes les trahisons, mais aussi du courage de dire non.

La postface de Jean Marc Sourdillon : une lecture fraternelle

La postface de Jean Marc Sourdillon, Paroles de résistance, accompagne ces deux textes avec une intelligence fraternelle. Sourdillon lit dans cette œuvre un diptyque cohérent : « La tour des corbeaux » comme l’allégorie d’une humanité aveuglée par le pouvoir, « Faits d’arme »s comme la reconquête du vrai par la parole. Il souligne combien la poésie, chez Hilfiger, n’est pas simple ornement du monde, mais manière d’y rétablir un sens. Sourdillon éclaire la portée spirituelle de ce livre sans en trahir la pudeur, en montrant comment la langue devient ici un lieu de résistance et de réconciliation.

Une parole de vérité et d’espérance

Lire Mathieu Hilfiger, c’est entendre une voix qui refuse la résignation. Dans une époque saturée de discours, il rend à la parole son poids de vérité. Il écrit pour tenir debout, pour empêcher le silence de tout recouvrir. La beauté de son style, à la fois limpide et tendu, naît de cette fidélité à la gravité du réel. Ce livre ne se contente pas de déplorer le désastre ; il cherche la possibilité d’un recommencement. On y sent l’influence d’une tradition exigeante – celle de Bonnefoy, Char ou Jaccottet – mais aussi un ton très personnel, plus frontal, plus incarné. Loin du désenchantement, Hilfiger réaffirme la valeur de la parole humaine, son pouvoir d’amour et de résistance.
La tour des corbeaux et Faits d’armes forment un diptyque d’une rare cohérence : l’un montre la chute, l’autre la lutte pour la parole ; ensemble, ils composent une méditation sur le courage d’être vivant. Dans la postface, Sourdillon parle d’« une parole de résistance » – et c’est bien cela que ce livre offre : une écriture où la lucidité n’exclut jamais l’espérance.
On referme ce volume avec le sentiment d’avoir lu une œuvre qui ne triche pas. Une œuvre née d’un combat intérieur, mais qui nous concerne tous : celui de préserver, au milieu du vacarme et du cynisme, un espace de beauté, de vérité et de bonté.
En ces temps de désenchantement, La Tour des Corbeaux suivi de Faits d’Armes rappelle que la littérature n’a pas dit son dernier mot, et que certains mots, encore, peuvent sauver.

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