guerre stupide dans le rapport des sexes, ni un contre-pouvoir au machisme de tous les temps. Nous ne voulons pas non plus aduler les opinions masculines qui considèrent la littérature des femmes comme un genre mineur (d’un continent à l’autre, plus ou moins explicite), un produit de charme ou d’accouchement, résultat d’une écriture en rupture d’amour, de mariage, de filiation, recomposition d’autres sentiments et comportements féminins. Écrire au féminin, écrire au masculin, écrire… tout court ? Où en est-on aujourd’hui ?
CO : Je partage entièrement cet avis. Il serait vain de chercher à déclencher une guerre des sexes. Ce qui importe avant tout, c’est d’écrire, écrire tout court, envers et contre toute forme d’oppression.
RD : Cécile Oumhani, poète de réputation internationale, romancière, écrivaine franco-anglo-tunisienne, vous avez grandi entre deux langues de circulation mondiale (français et anglais), dans un environnement multiculturel. Dans votre magnifique essai À fleur de mots (Éditions Chèvre-Feuille Étoilée, 2004), en évoquant vos lectures, vos rencontres, vos questionnements, vos bonheurs, vos déchirures, vous écrivez : « Lieu et langue sont inextricablement liés, enchevêtrés, aussi loin qu’il m’en souvienne. Lieu, langue et altérité, devrais-je dire […]. Écrire s’enracine dans l’obscur et il faut sans doute accepter cette part d’énigme pour laisser aux mots leur chemin. »
Pour vous, le LIEU qui a eu lieu et qui s’absente déjà, est tout à fait important : « J’écris dans le manque et le regret du lieu, inévitablement, subrepticement amenée à en faire mon personnage principal. » Quelle serait donc la contrée des origines (et ses éclats d’une vie) qui vous manque et vous inspire le plus ?
CO : Je pense que tout vient de ce qu’il n’y a pas pour moi « une » contrée des origines. Il y en a plusieurs et j’ai toujours éprouvé ce sentiment d’inadéquation par rapport au lieu où je me trouve, la culture dans laquelle je suis immergée. Les autres contrées, celles du souvenir et de l’imaginaire, frappent obstinément à la cloison de celle où je me trouve physiquement à un moment donné. Dès les origines, j’ai ressenti l’immense puissance de l’écrit, de la page, qui devenait l’espace où tout se réunissait sans nécessairement avoir l’unicité d’une contrée unique. En effet, ce que je lisais était un carrefour de langues, comme des couleurs et des reflets qui se succédaient selon l’émotion ou les circonstances. Tout ce qui se situe au croisement de ces moments, de ces langues, m’interpelle. L’impossibilité que j’éprouve à retrouver ce sentiment de l’unicité d’un lieu d’être est aussi ce qui rend la vie passionnante.
RD : « …la phrase étrange/Versant obscur/ Palimpseste de notre passage » (Chant d’herbe vive, Voix d’encre, 2003). Est-ce que dans l’acte d’écrire, c’est l’auteur qui commande ? Est-il le tout-puissant qui décide de notre passage sous la pluie et le beau temps ?
CO : Non, l’auteur ne commande pas. Écrire pour moi implique de s’effacer, de « laisser venir à la page ». Je parle d’un versant obscur fait d’étrangeté, parce qu’en écrivant j’essaie de toucher cette ligne de crête qui mène aux contrées inconnues que nous portons en nous. Ainsi, tout ce qui touche à l’onirique m’interpelle. Notre vie diurne effleure à peine une immensité qui est en nous tous. Comme la vague, ce monde se dérobe, à peine l’avons-nous aperçu. Pourtant là se presse la foule innombrable dont nous sommes les héritiers, jusqu’à ces douleurs muettes, ces destinées échouées que nous portons sans les connaître, d’une génération à l’autre. Accueillir ce jaillissement pluriel sur la page implique humilité et attention à l’obscur, à l’innommé. L’écriture est ainsi une traversée d’espaces qui nous sont inconnus. Elle est quête et donc nous n’en sommes pas les maîtres.
RD : Le poète cherche à réconcilier des « principes ennemis » comme jour et nuit, vie et mort, malheur et bonheur, début et fin, etc. Pour accomplir cette réconciliation, il se sert de la métaphore. Quelle place occupe la métaphore dans votre vie d’artiste ?
CO : J’ai grandi nourrie de peintures, d’images autant que de livres. Et en écoutant votre question, un lien puissant m’apparaît immédiatement entre l’image et l’écriture. Oui, la poésie figure. Oui, je suis assoiffée de ces « motifs », de ce qui dessine avec le poème la calligraphie secrète de notre rapport aux êtres et au monde. Lorsque je lis un livre, plus je sens cette profondeur, cette force d’écho des mots, plus je suis touchée. Cette phrase d’Henri Bauchau sur l’écriture dit beaucoup pour moi : « […] il faut avancer dans l’obscurité en se servant des traces confuses laissées dans la forêt, de ce qui reste de lumière. » Chaque instant est chargé de ces traces, pourvu que nous soyons assez présents pour les percevoir, les ressentir, les laisser peu à peu trouver leur place dans l’image qui émerge peu à peu sur la page. Ainsi les barrières disparaissent entre écrire et vivre, vivre et écrire. L’écriture est ce centre lumineux qui éclaire, non pas de façon naïve et béate, puisque ce qu’elle éclaire ce sont aussi nos ténèbres.
RD : Vous êtes plutôt pour le sens en poésie. Le sens contre l’invasion verbale du hasard. Pour une totalité cohérente, imprégnée d’un sens inspiré, organisé par l’intuition objective.
CO : Je suis sur deux territoires qui se jouxtent.
RD : La ligne de partage vous intéresse-t-elle ?
CO : La ligne de partage m’intéresse, comme un seuil où l’obscur affleure. J’accueille le déferlement du hasard s’il a une musicalité qui demeure en moi, s’il est une effraction du quotidien ordinaire. Pour que cette musicalité soit, il faut qu’il y ait réverbération d’un écho. Pour qu’il y ait effraction du visible, il faut qu’il y ait rupture dans les mots, dans ce qui semble donné. Sans écho, sans reflet, je perds la métaphore et ainsi ce dont je suis en quête. Sans cette rupture avec le monde tel qu’il nous est donné, je perds mes pas sur la page, je m’éloigne du souffle avec lequel traverser les frontières, celui qu’il me faut pour tenter de combler ce vide entre ce qui est considéré comme le visible et l’autre côté que nous pressentons en nous.
RD : Si l’on essaie de définir l’« action d’écrire », « écrire » contient en général une multitude d’activités et d’actes : inscrire, noter, consigner, tracer, marquer, composer, exprimer, avancer, soutenir, correspondre, produire, former, exposer, révéler, fixer, montrer, accoucher, communiquer, etc. Jules Renard recommandait à tout écrivain : « Il faut vivre pour écrire et ne pas écrire pour vivre ». Cécile, s’il vous plaît, depuis quand écrivez-vous et pour quelle raison ? Comment fut ce premier moment d’inspiration, cette découverte intime ?
CO : Quand j’étais enfant, on utilisait rarement le téléphone, sauf pour annoncer des nouvelles exceptionnelles. Les photos étaient en noir et blanc. De petits formats encadrés de blanc à la bordure dentelée qui piquait légèrement les doigts. On voyait de petites silhouettes lointaines, baignées de soleil, parce que c’était dehors et en été que ces photos étaient prises. Et on écrivait des lettres. Ces enveloppes qui arrivaient dans la boîte aux lettres étaient un événement. On se réunissait autour de la table pour les lire. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec la moitié de ma famille, grandissant un pied dans une réalité palpable, ordinaire, l’autre dans ce que je rejoignais à travers des mots écrits et quelques photos. Je n’oublie pas l’odeur de ce papier bleu et léger, ni ces pages recouvertes d’encre bleue et serrée, pour en dire le plus possible sur ces lettres prêtes à l’emploi qu’on appelait « aérogrammes » et « air letter » en anglais. L’écrit était une moitié de ma vie, de mon histoire familiale et j’ai, dès ces années, éprouvé la magie des mots, leur pouvoir d’émotion, les images qu’ils suscitaient en moi, leur écho qui continuait de se réverbérer dans ma rêverie.
RD : L’envie d’écrire un livre, peut-être ?
CO : J’ai eu très tôt envie d’écrire un livre. Je me revois assise dans un pré d’herbes hautes en été sur un petit banc. J’avais un cahier d’écolier sur les genoux et l’épaisseur de ces pages blanches quadrillées de bleu me remplissait d’un bonheur mêlé d’impatience. J’ai écrit un conte. Il y avait peu de mots, parce que je venais tout juste d’apprendre à écrire. Ces mots étaient entremêlés de dessins maladroits à l’encre de ces premiers stylos à bille. Plus tard, je me revois au même endroit, en été, avec un autre cahier de format plus grand, à petits carreaux. Je veux écrire un roman. C’est une histoire d’enfants dans un château et ce qui m’inquiète alors, c’est la façon de raconter, de décrire ce château. Je n’y arrive pas. Cela me semble si difficile et pourtant j’en ai tellement envie.
RD : À travers votre jeunesse, avez-vous eu des maîtres, des modèles littéraires ?
CO : J’ai toujours tant aimé franchir la barrière des langues en écrivant. J’aimais laisser les volets de ma chambre ouverts et ainsi me réveiller plus tôt pour lire alors que le monde autour de moi était encore calme, silencieux. Il y avait Jane Austen, Emily Brontë. Puis E.M. Forster, Virginia Woolf. Il y a eu Albert Camus. Au fur et à mesure que je voyageais, j’ai découvert le bonheur de visiter aussi les librairies d’autres pays, d’abord les librairies anglophones, en Grande-Bretagne, au Canada. Des moments d’exception où je suspendais mon souffle, tant j’avais peur d’oublier de chercher un titre et de ne pouvoir le retrouver ensuite, quand je serais de retour en France. J’étais envahie par une fébrilité et l’intense besoin de rester aussi longtemps que possible dans ces boutiques faites de livres. Puis j’ai lu aussi en allemand et je me suis enivrée d’autres librairies avec des livres dont même la couverture annonçait encore une autre culture, et d’univers passionnants à explorer. J’ai ensuite commencé à m’initier à la lecture en arabe, franchissant le seuil d’autres livres et d’une graphie toute nouvelle pour moi. Même lorsque je ne connais pas du tout la langue d’un pays, j’ai quand même ce besoin presque compulsif d’entrer dans les librairies, d’y respirer leur silence, de rêver sur les couvertures de livres dont les mots me restent fermés. Il y a quelques mois, j’étais à Casablanca pour la première fois et je me suis perdue dans le centre-ville. Pourtant, dès que j’ai vu la façade d’une librairie, j’ai été envahie par une sensation de joie paisible. Je suis entrée et je me suis à nouveau perdue, cette fois dans les livres, savourant cet oubli de soi qui gagne lorsqu’on s’abandonne à la lecture.
RD : Quels étaient les auteurs que vous n’aimiez pas ? Et aujourd’hui, quels sont ceux qui vous déplaisent encore ?
CO : Pour qu’un livre me plaise, il faut qu’il y ait la quête d’une écriture. Ces romans plus ou moins racontés m’ennuient. On raconte tous quelque chose. C’est banal, ordinaire. Ce qui est intéressant, c’est de rencontrer une écriture, une volonté de subvertir les formes, de les bousculer afin de rejoindre la singularité d’une voix. En poésie, je cherche une émotion. Une poésie trop sèche ne me touche pas. Si elle naît d’une authentique recherche, j’essaierai de la comprendre. Je la lirai, mais j’ai besoin qu’elle m’émeuve, qu’elle m’interpelle.
RD : Vous écrivez pour vous-même ou pour les autres ? Cela pour nous rappeler ce que Ionesco/u, mon concitoyen, lançait : « Il faut écrire pour soi, c’est ainsi que l’on peut arriver aux autres ».
CO : Cette phrase dit beaucoup de choses. En effet, il y a dans l’acte d’écrire un élan vers les autres et l’ardent désir d’une réponse, d’un dialogue qui serait initié par l’écrit. En même temps, je suis convaincue que l’on risque fort de s’égarer en gardant les autres devant soi lorsqu’on écrit. Il y a cette dimension intime et mystérieuse de l’écriture qui est une quête, un véritable espace que l’on parcourt et qui nous découvre à nous-mêmes. C’est un chemin que l’on suit et où chaque station, chaque texte semble dévoiler un nouveau versant qu’il faut ensuite traverser pour aller plus loin et poursuivre l’enivrante traversée. Cette traversée, on la fait seul(e) sous peine de faire fausse route, me semble-t-il. La rencontre avec les autres vient ensuite (ou ne vient pas…), plus tard, après coup.
RD : Selon Tahar Ben Jelloun, « écrire, c’est rendre compte de quelque chose que l’on a vécu et qui mérite de sortir du cadre personnel ». Vous écrivez de la poésie, vous écrivez des romans. Les sources d’inspiration seraient-elles les mêmes ? Quel genre vous représente le mieux ?
CO : La poésie naît pour moi d’une intimité particulière avec le monde, avec son souffle à peine audible, tout ce que recouvre et balaye la clameur, l’agitation. Je pense à l’eau de la vague troublée de sel et de sable qui brouille toute vision des fonds marins. Et puis, il y a ces instants où la marée s’éloigne. Des instants de contemplation, où l’inconnu surgit, même dans la mouvance de la brise et de la lumière. Intensité, clarté d’un contour… Cela ne veut pourtant pas dire que la puissance de la vague qui bouscule et remue n’ait rien à faire avec la poésie. Comme je l’ai dit tout à l’heure, l’effacement de soi pour laisser venir, l’écoute des rythmes secrets du monde et des mots, tout cela est primordial. Dans le roman, je ne peux renoncer à un rapport poétique aux mots. Le roman met d’autres choses en jeu et en scène, qui ont sans doute une dimension plus large, ancrée dans les sociétés du monde. Je dis les sociétés et je reste attachée à ce pluriel. En poésie, je suis dans une position de retraite, de solitude où chaque mot, chaque silence doit trouver sa densité, la singularité de son jaillissement. Ils portent leur gerbe de feu. À nous d’essayer de la rejoindre. Pour cela il faut beaucoup de travail et de patience.
RD : Écrire de la poésie, est-ce adopter une posture particulière ?
CO : Écrire de la poésie implique une posture par rapport à la langue. On y subvertit les règles, n’écoutant que le rythme, les sonorités, les associations. Cela veut dire une attention particulière à ce qui vient et qu’on n’attendait pas, qui vient peut-être parce qu’on ne l’attendait pas. Une telle posture est faite de patience, d’humilité et de rigueur. C’est aussi une posture par rapport au monde, une méditation sur le monde qui met en jeu la totalité de notre être. Enfin, c’est de cette façon que je vis l’écriture de la poésie. Le monde diurne, celui de nos interactions, glisse sur les surfaces. Il m’importe de développer une présence aux autres strates de notre être, de notre être au monde. Écrire d
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INTERVIEW de CÉCILE OUMHANI
par RODICA DRAGHINCESCU ![]() « Nombreuses sont celles qui ont ressenti l’acte d’écrire comme une sortie du silence. »
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