TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Interview de Cécile Oumhani par Rodica Draghincescu

Publié le :

04 décembre 2008

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Entretien inédit

guerre stupide dans le rapport des sexes, ni un contre-pouvoir au machisme de tous les temps. Nous ne voulons pas non plus aduler les opinions masculines qui considèrent la littérature des femmes comme un genre mineur (d’un continent à l’autre, plus ou moins explicite), un produit de charme ou d’accouchement, résultat d’une écriture en rupture d’amour, de mariage, de filiation, recomposition d’autres sentiments et comportements féminins. Écrire au féminin, écrire au masculin, écrire… tout court ? Où en est-on aujourd’hui ?

CO : Je partage entièrement cet avis. Il serait vain de chercher à déclencher une guerre des sexes. Ce qui importe avant tout, c’est d’écrire, écrire tout court, envers et contre toute forme d’oppression.



RD : Cécile Oumhani, poète de réputation internationale, romancière, écrivaine franco-anglo-tunisienne, vous avez grandi entre deux langues de circulation mondiale (français et anglais), dans un environnement multiculturel. Dans votre magnifique essai À fleur de mots (Éditions Chèvre-Feuille Étoilée, 2004), en évoquant vos lectures, vos rencontres, vos questionnements, vos bonheurs, vos déchirures, vous écrivez : « Lieu et langue sont inextricablement liés, enchevêtrés, aussi loin qu’il m’en souvienne. Lieu, langue et altérité, devrais-je dire […]. Écrire s’enracine dans l’obscur et il faut sans doute accepter cette part d’énigme pour laisser aux mots leur chemin. »
Pour vous, le LIEU qui a eu lieu et qui s’absente déjà, est tout à fait important : « J’écris dans le manque et le regret du lieu, inévitablement, subrepticement amenée à en faire mon personnage principal. » Quelle serait donc la contrée des origines (et ses éclats d’une vie) qui vous manque et vous inspire le plus ?

CO : Je pense que tout vient de ce qu’il n’y a pas pour moi « une » contrée des origines. Il y en a plusieurs et j’ai toujours éprouvé ce sentiment d’inadéquation par rapport au lieu où je me trouve, la culture dans laquelle je suis immergée. Les autres contrées, celles du souvenir et de l’imaginaire, frappent obstinément à la cloison de celle où je me trouve physiquement à un moment donné. Dès les origines, j’ai ressenti l’immense puissance de l’écrit, de la page, qui devenait l’espace où tout se réunissait sans nécessairement avoir l’unicité d’une contrée unique. En effet, ce que je lisais était un carrefour de langues, comme des couleurs et des reflets qui se succédaient selon l’émotion ou les circonstances. Tout ce qui se situe au croisement de ces moments, de ces langues, m’interpelle. L’impossibilité que j’éprouve à retrouver ce sentiment de l’unicité d’un lieu d’être est aussi ce qui rend la vie passionnante.



RD : « …la phrase étrange/Versant obscur/ Palimpseste de notre passage » (Chant d’herbe vive, Voix d’encre, 2003). Est-ce que dans l’acte d’écrire, c’est l’auteur qui commande ? Est-il le tout-puissant qui décide de notre passage sous la pluie et le beau temps ?

CO : Non, l’auteur ne commande pas. Écrire pour moi implique de s’effacer, de « laisser venir à la page ». Je parle d’un versant obscur fait d’étrangeté, parce qu’en écrivant j’essaie de toucher cette ligne de crête qui mène aux contrées inconnues que nous portons en nous. Ainsi, tout ce qui touche à l’onirique m’interpelle. Notre vie diurne effleure à peine une immensité qui est en nous tous. Comme la vague, ce monde se dérobe, à peine l’avons-nous aperçu. Pourtant là se presse la foule innombrable dont nous sommes les héritiers, jusqu’à ces douleurs muettes, ces destinées échouées que nous portons sans les connaître, d’une génération à l’autre. Accueillir ce jaillissement pluriel sur la page implique humilité et attention à l’obscur, à l’innommé. L’écriture est ainsi une traversée d’espaces qui nous sont inconnus. Elle est quête et donc nous n’en sommes pas les maîtres.



RD : Le poète cherche à réconcilier des « principes ennemis » comme jour et nuit, vie et mort, malheur et bonheur, début et fin, etc. Pour accomplir cette réconciliation, il se sert de la métaphore. Quelle place occupe la métaphore dans votre vie d’artiste ?

CO : J’ai grandi nourrie de peintures, d’images autant que de livres. Et en écoutant votre question, un lien puissant m’apparaît immédiatement entre l’image et l’écriture. Oui, la poésie figure. Oui, je suis assoiffée de ces « motifs », de ce qui dessine avec le poème la calligraphie secrète de notre rapport aux êtres et au monde. Lorsque je lis un livre, plus je sens cette profondeur, cette force d’écho des mots, plus je suis touchée. Cette phrase d’Henri Bauchau sur l’écriture dit beaucoup pour moi : « […] il faut avancer dans l’obscurité en se servant des traces confuses laissées dans la forêt, de ce qui reste de lumière. » Chaque instant est chargé de ces traces, pourvu que nous soyons assez présents pour les percevoir, les ressentir, les laisser peu à peu trouver leur place dans l’image qui émerge peu à peu sur la page. Ainsi les barrières disparaissent entre écrire et vivre, vivre et écrire. L’écriture est ce centre lumineux qui éclaire, non pas de façon naïve et béate, puisque ce qu’elle éclaire ce sont aussi nos ténèbres.

RD : Vous êtes plutôt pour le sens en poésie. Le sens contre l’invasion verbale du hasard. Pour une totalité cohérente, imprégnée d’un sens inspiré, organisé par l’intuition objective.

CO : Je suis sur deux territoires qui se jouxtent.

RD : La ligne de partage vous intéresse-t-elle ?

CO : La ligne de partage m’intéresse, comme un seuil où l’obscur affleure. J’accueille le déferlement du hasard s’il a une musicalité qui demeure en moi, s’il est une effraction du quotidien ordinaire. Pour que cette musicalité soit, il faut qu’il y ait réverbération d’un écho. Pour qu’il y ait effraction du visible, il faut qu’il y ait rupture dans les mots, dans ce qui semble donné. Sans écho, sans reflet, je perds la métaphore et ainsi ce dont je suis en quête. Sans cette rupture avec le monde tel qu’il nous est donné, je perds mes pas sur la page, je m’éloigne du souffle avec lequel traverser les frontières, celui qu’il me faut pour tenter de combler ce vide entre ce qui est considéré comme le visible et l’autre côté que nous pressentons en nous.



RD : Si l’on essaie de définir l’« action d’écrire », « écrire » contient en général une multitude d’activités et d’actes : inscrire, noter, consigner, tracer, marquer, composer, exprimer, avancer, soutenir, correspondre, produire, former, exposer, révéler, fixer, montrer, accoucher, communiquer, etc. Jules Renard recommandait à tout écrivain : « Il faut vivre pour écrire et ne pas écrire pour vivre ». Cécile, s’il vous plaît, depuis quand écrivez-vous et pour quelle raison ? Comment fut ce premier moment d’inspiration, cette découverte intime ?

CO : Quand j’étais enfant, on utilisait rarement le téléphone, sauf pour annoncer des nouvelles exceptionnelles. Les photos étaient en noir et blanc. De petits formats encadrés de blanc à la bordure dentelée qui piquait légèrement les doigts. On voyait de petites silhouettes lointaines, baignées de soleil, parce que c’était dehors et en été que ces photos étaient prises. Et on écrivait des lettres. Ces enveloppes qui arrivaient dans la boîte aux lettres étaient un événement. On se réunissait autour de la table pour les lire. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec la moitié de ma famille, grandissant un pied dans une réalité palpable, ordinaire, l’autre dans ce que je rejoignais à travers des mots écrits et quelques photos. Je n’oublie pas l’odeur de ce papier bleu et léger, ni ces pages recouvertes d’encre bleue et serrée, pour en dire le plus possible sur ces lettres prêtes à l’emploi qu’on appelait « aérogrammes » et « air letter » en anglais. L’écrit était une moitié de ma vie, de mon histoire familiale et j’ai, dès ces années, éprouvé la magie des mots, leur pouvoir d’émotion, les images qu’ils suscitaient en moi, leur écho qui continuait de se réverbérer dans ma rêverie.

RD : L’envie d’écrire un livre, peut-être ?

CO : J’ai eu très tôt envie d’écrire un livre. Je me revois assise dans un pré d’herbes hautes en été sur un petit banc. J’avais un cahier d’écolier sur les genoux et l’épaisseur de ces pages blanches quadrillées de bleu me remplissait d’un bonheur mêlé d’impatience. J’ai écrit un conte. Il y avait peu de mots, parce que je venais tout juste d’apprendre à écrire. Ces mots étaient entremêlés de dessins maladroits à l’encre de ces premiers stylos à bille. Plus tard, je me revois au même endroit, en été, avec un autre cahier de format plus grand, à petits carreaux. Je veux écrire un roman. C’est une histoire d’enfants dans un château et ce qui m’inquiète alors, c’est la façon de raconter, de décrire ce château. Je n’y arrive pas. Cela me semble si difficile et pourtant j’en ai tellement envie.



RD : À travers votre jeunesse, avez-vous eu des maîtres, des modèles littéraires ?

CO : J’ai toujours tant aimé franchir la barrière des langues en écrivant. J’aimais laisser les volets de ma chambre ouverts et ainsi me réveiller plus tôt pour lire alors que le monde autour de moi était encore calme, silencieux. Il y avait Jane Austen, Emily Brontë. Puis E.M. Forster, Virginia Woolf. Il y a eu Albert Camus. Au fur et à mesure que je voyageais, j’ai découvert le bonheur de visiter aussi les librairies d’autres pays, d’abord les librairies anglophones, en Grande-Bretagne, au Canada. Des moments d’exception où je suspendais mon souffle, tant j’avais peur d’oublier de chercher un titre et de ne pouvoir le retrouver ensuite, quand je serais de retour en France. J’étais envahie par une fébrilité et l’intense besoin de rester aussi longtemps que possible dans ces boutiques faites de livres. Puis j’ai lu aussi en allemand et je me suis enivrée d’autres librairies avec des livres dont même la couverture annonçait encore une autre culture, et d’univers passionnants à explorer. J’ai ensuite commencé à m’initier à la lecture en arabe, franchissant le seuil d’autres livres et d’une graphie toute nouvelle pour moi. Même lorsque je ne connais pas du tout la langue d’un pays, j’ai quand même ce besoin presque compulsif d’entrer dans les librairies, d’y respirer leur silence, de rêver sur les couvertures de livres dont les mots me restent fermés. Il y a quelques mois, j’étais à Casablanca pour la première fois et je me suis perdue dans le centre-ville. Pourtant, dès que j’ai vu la façade d’une librairie, j’ai été envahie par une sensation de joie paisible. Je suis entrée et je me suis à nouveau perdue, cette fois dans les livres, savourant cet oubli de soi qui gagne lorsqu’on s’abandonne à la lecture.



RD : Quels étaient les auteurs que vous n’aimiez pas ? Et aujourd’hui, quels sont ceux qui vous déplaisent encore ?

CO : Pour qu’un livre me plaise, il faut qu’il y ait la quête d’une écriture. Ces romans plus ou moins racontés m’ennuient. On raconte tous quelque chose. C’est banal, ordinaire. Ce qui est intéressant, c’est de rencontrer une écriture, une volonté de subvertir les formes, de les bousculer afin de rejoindre la singularité d’une voix. En poésie, je cherche une émotion. Une poésie trop sèche ne me touche pas. Si elle naît d’une authentique recherche, j’essaierai de la comprendre. Je la lirai, mais j’ai besoin qu’elle m’émeuve, qu’elle m’interpelle.



RD : Vous écrivez pour vous-même ou pour les autres ? Cela pour nous rappeler ce que Ionesco/u, mon concitoyen, lançait : « Il faut écrire pour soi, c’est ainsi que l’on peut arriver aux autres ».

CO : Cette phrase dit beaucoup de choses. En effet, il y a dans l’acte d’écrire un élan vers les autres et l’ardent désir d’une réponse, d’un dialogue qui serait initié par l’écrit. En même temps, je suis convaincue que l’on risque fort de s’égarer en gardant les autres devant soi lorsqu’on écrit. Il y a cette dimension intime et mystérieuse de l’écriture qui est une quête, un véritable espace que l’on parcourt et qui nous découvre à nous-mêmes. C’est un chemin que l’on suit et où chaque station, chaque texte semble dévoiler un nouveau versant qu’il faut ensuite traverser pour aller plus loin et poursuivre l’enivrante traversée. Cette traversée, on la fait seul(e) sous peine de faire fausse route, me semble-t-il. La rencontre avec les autres vient ensuite (ou ne vient pas…), plus tard, après coup.



RD : Selon Tahar Ben Jelloun, « écrire, c’est rendre compte de quelque chose que l’on a vécu et qui mérite de sortir du cadre personnel ». Vous écrivez de la poésie, vous écrivez des romans. Les sources d’inspiration seraient-elles les mêmes ? Quel genre vous représente le mieux ?

CO : La poésie naît pour moi d’une intimité particulière avec le monde, avec son souffle à peine audible, tout ce que recouvre et balaye la clameur, l’agitation. Je pense à l’eau de la vague troublée de sel et de sable qui brouille toute vision des fonds marins. Et puis, il y a ces instants où la marée s’éloigne. Des instants de contemplation, où l’inconnu surgit, même dans la mouvance de la brise et de la lumière. Intensité, clarté d’un contour… Cela ne veut pourtant pas dire que la puissance de la vague qui bouscule et remue n’ait rien à faire avec la poésie. Comme je l’ai dit tout à l’heure, l’effacement de soi pour laisser venir, l’écoute des rythmes secrets du monde et des mots, tout cela est primordial. Dans le roman, je ne peux renoncer à un rapport poétique aux mots. Le roman met d’autres choses en jeu et en scène, qui ont sans doute une dimension plus large, ancrée dans les sociétés du monde. Je dis les sociétés et je reste attachée à ce pluriel. En poésie, je suis dans une position de retraite, de solitude où chaque mot, chaque silence doit trouver sa densité, la singularité de son jaillissement. Ils portent leur gerbe de feu. À nous d’essayer de la rejoindre. Pour cela il faut beaucoup de travail et de patience.



RD : Écrire de la poésie, est-ce adopter une posture particulière ?

CO : Écrire de la poésie implique une posture par rapport à la langue. On y subvertit les règles, n’écoutant que le rythme, les sonorités, les associations. Cela veut dire une attention particulière à ce qui vient et qu’on n’attendait pas, qui vient peut-être parce qu’on ne l’attendait pas. Une telle posture est faite de patience, d’humilité et de rigueur. C’est aussi une posture par rapport au monde, une méditation sur le monde qui met en jeu la totalité de notre être. Enfin, c’est de cette façon que je vis l’écriture de la poésie. Le monde diurne, celui de nos interactions, glisse sur les surfaces. Il m’importe de développer une présence aux autres strates de notre être, de notre être au monde. Écrire d



INTERVIEW de CÉCILE OUMHANI
par RODICA DRAGHINCESCU






Cécile Oumhani





« Nombreuses sont celles qui ont ressenti l’acte d’écrire comme une sortie du silence. »




RODICA DRAGHINCESCU : CÉCILE OUMHANI, universitaire et écrivaine, une voix littéraire tunisienne vous présente ainsi :

Cécile Oumhani est maître de conférences à l’Université de Paris 12. Comme beaucoup de femmes, elle a commencé à écrire par bribes, pendant les quelques rares moments où elle mettait sa vie familiale entre parenthèses. C’est sans doute pour cette raison qu’elle a commencé par des textes courts, des nouvelles, des poèmes. Elle est viscéralement attachée à une écriture qui reste poétique, quelle que soit la forme du texte qu’elle a choisi d’écrire. Ainsi écrire un roman doit aussi relever de la poésie, même s’il y a là un espace qu’elle n’a osé traverser qu’au bout de plusieurs années, une fois qu’elle a pu avoir son temps à elle.

Ce qui dérange chez la personne qui présente votre parcours d’écrivaine, c’est surtout l’utilisation de deux syntagmes, « comme beaucoup de femmes » et « par bribes », ignorant toute importance d’une auteure dans la cité d’Orphée. D’où ce besoin de regarder, de contempler, d’entasser et de compter les femmes toujours « ensemble » et souvent en train de laver peureusement leurs corps (les « bribes » de leurs sentiments), au bord d’une poésie suave et succulente ? Ai-je tort ?

CÉCILE OUMHANI : Écrire, c’est répondre au besoin d’une parole libre, qui puisse traverser l’épaisseur, l’opacité dont nous sommes prisonniers, que nous soyons hommes ou femmes. Nous sommes empêtrés dans tant de pesanteurs qui nous ferment à notre être, à notre corps… Pour chercher peu à peu la langue qui est la nôtre, celle où apercevoir enfin ce que nous sommes, il faut se frayer un chemin dans les débris de celle dont nous sommes les héritières, les héritiers. Car nous avons été pétris à notre insu dans une argile qui gangrène et asphyxie. Le moule où l’on façonnait les femmes d’autrefois les coulait dans les attentes de l’autre, le désir de l’homme. Ne parlait-on pas alors de l’ange du foyer ? Comment ces créatures domestiques auraient-elles pu être autorisées à la vérité de leurs sentiments, à la toute-puissance de l’amour, de la haine, de la tendresse, de la colère ? Ce ne pouvaient être que des débordements vite enfouis dans la terra incognita d’un moment d’oubli, une éphémère perte du soi de la bienséance.



RD : Que fut le corps dans un tel contexte ?

CO : Le corps dans un tel contexte était un continent terrifiant à ne connaître qu’à tâtons, par « bribes », comme vous le dites, et au péril de soi. J’ai remarqué dans de nombreux textes féminins issus de cultures et d’époques différentes combien le thème du silence brisé était prégnant. Nombreuses sont celles qui ont ressenti l’acte d’écrire comme une sortie du silence. Auteur, autorité, ces mots sont intimement liés. En ancien français, « autorité » signifiait aussi « histoire authentique ». L’histoire des mots suggère bien les enjeux de pouvoir qui traversent en creux notre langue. Et donc, pour moi, accéder à l’écriture est le chemin d’une autorité prise sur soi pour naître à l’authenticité de ce que l’on est, envers et contre toute pesanteur sociale, d’où qu’elle vienne.



RD : L’écriture est-elle un supplément, une dérivée de la parole présente ? Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

CO : Notre parole jaillit au cours d’une longue et complexe histoire, sur un chemin sinueux que nous devons ouvrir à mains nues dans l’obscurité et la souffrance. Combien de mots sont dits, écrits comme lettres mortes, redites de ce qui se prononce entre des lèvres engourdies, devenues étrangères à elles-mêmes, ou figées dans l’inconnaissance. Nous proférons sans savoir, juste parce qu’on nous a dit que c’était ainsi, qu’il était seyant d’articuler, de formuler ainsi. Cela habille ce que nous sentons en nous confusément, ce qui demeure innommé, voire innommable.



RD : Marguerite Duras disait : « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »

CO : Écrire renvoie pour moi au cœur de ce que vivre veut dire, à la quête d’une clarté dans l’ordonnancement labyrinthique du présent. La page est ce territoire où rejoindre les marges, où entrapercevoir peut-être, par instants, ce qui peut faire sens. L’écriture n’est donc pas pour moi un supplément mais une nécessité pour ne pas perdre pied.



RD : Toute écriture aurait-elle une origine maternelle ?

CO : Ne parle-t-on pas de la langue maternelle ? Nos premiers souvenirs ne sont-ils pas liés à cette voix maternelle dont la tonalité nous parvenait confusément assourdie, avant même que nous ne voyions le jour ? J’ai grandi entre les langues, tour à tour perplexe et amusée par ces sauts de puce pour aller de l’une à l’autre, selon les circonstances et les lieux. Je me souviens avoir découvert les auteurs de langue anglaise en même temps que ceux qui étaient francophones. Je demandais à ma mère qui se tenait dans la pièce voisine le sens de tel ou tel mot. C’est elle qui m’a ouvert les portes de la littérature anglophone, me transmettant ainsi l’une de ses langues. Elle était peintre.

RD : Vous avez grandi en contemplant ses couleurs.

CO : (…) J’ai grandi en la regardant peindre, tout en sachant que c’était là son territoire et non le mien. Je me suis parfois demandé si l’encre n’était pas pour moi ces couleurs qui étaient les siennes, rien que les siennes. Dans mon cas personnel, je crois que l’écriture a une origine maternelle. En tout cas, elle est liée à ce chatoiement des langues et des cultures qu’elle m’a transmis avec ces failles, ces interstices qui apparaissent dès qu’on est dans une position d’entre-deux.



RD : Est-ce désuet d’aborder encore le thème de la condition féminine dans la littérature contemporaine ? Cécile, pourrais-je connaître, s’il vous plaît, votre vision sur l’écriture du et au féminin ? Au moins quelques traits, trajets, trajectoires… du verbe au féminin (cru ou doux, engagé ou neutre).

CO : Écrit-on en choisissant un thème de manière détachée, un peu comme si l’on feuilletait un dictionnaire ? Est-on attentif à ce jaillissement qui nous submerge, aux mots qui nous requièrent ?

RD : En tout cas, on vit dans l’intensité…

CO : L’intensité de la sincérité, de l’émotion.

RD : Bien sûr.

CO : Il me semble qu’aucun thème n’est a priori désuet, si on en ressent la nécessité, s’il est abordé dans un questionnement de l’écriture et des formes qui échappe à la désuétude. Bien sûr, la thématique du féminin s’impose plus ou moins, selon les époques, les lieux, les situations. Je crois qu’il existe une écriture au féminin, mais ce n’est pas ce qui me préoccupe lorsque j’écris. Il s’agit plutôt d’une conclusion que je suis amenée à faire à la lecture de certaines écrivaines, comme Virginia Woolf, dont l’écriture représente tant pour moi. Il me semble cependant important de ne pas mettre trop en avant la notion de féminin, pas plus lorsqu’on écrit que lorsqu’on lit. L’écrivaine risque alors de ne plus être dans une position de sincérité et d’effacement pour écrire mais dans une observation d’elle-même qui risque de l’enfermer. Les lecteurs qui font référence à ces catégories glissent parfois ainsi vers la réduction, la minimisation de l’écriture. Si elle est classée comme celle du féminin, on en fait celle du féminin et on la ferme à l’universel. Mais je peux comprendre qu’afin d’étudier la littérature, critiques et universitaires aient recours à de telles classifications. Nous parlons quant à nous de l’écriture telle qu’elle se manifeste, telle qu’elle se vit, de manière charnelle au quotidien.

RD : Antoinette Fouque, éditrice des éditions « Des femmes », affirmait dans une interview : « …l’être humain naît sexué, fille ou garçon, mais aussi être parlant ». Le destin anatomique de l’« être parlant » se marque-t-il ? Se démarque-t-il ? Se remarque-t-il ?

CO : Il y a indéniablement un destin biologique qui influe sur notre manière d’être au monde et de l’appréhender. Mais de telles notions doivent rester de grandes lignes qui servent à mieux comprendre. Il faut se garder d’un déterminisme étroit qui ignorerait la singularité des êtres et de leurs situations, tous ces décalages, toutes ces transgressions qui peuvent devenir l’occasion de questionnements porteurs de création. Si l’on pense à Frida Kahlo, par exemple, les séquelles physiques de son accident se sont littéralement marquées dans sa peinture. Sa peinture se démarque aussi par cette souffrance qui la tourmente. On remarque la singularité de sa destinée en regardant ses toiles. Pourtant, si elle avait été un homme, sans doute ce même destin tragique aurait aussi influencé son œuvre. On a ainsi l’exemple d’une destinée anatomique singulière qui n’est pas spécifiquement féminine ou masculine, mais qui est inscrite dans l’œuvre de Frida Kahlo, sauf bien sûr dans ces peintures narratives où elle évoque ses fausses couches et inscrit ainsi l’intimité de sa féminité. Mais lorsque nous regardons ses toiles, je crois que nous sommes avant tout touchés par sa peinture, et non par le fait qu’elle ait été une femme.



RD : Les femmes, en comparaison des hommes, feraient-elles travailler plus amoureusement, plus viscéralement la langue ? Existe-t-il une rhétorique au féminin ? Et une autre au masculin ?

CO : Des études scientifiques montrent en effet des différences entre hommes et femmes. Celles-ci seraient plus à l’aise avec le verbal et les hommes auraient plus de facilités que les femmes à trouver leurs repères dans l’espace. Mais ne peut-on aussi se demander si cela ne découle pas de centaines et de centaines d’années où les rôles des uns et des unes ont été cloisonnés, ou bien si cela a vraiment existé de tout temps, comme l’essence de ce que seraient les unes et de ce que seraient les autres. L’existence d’une rhétorique qui serait celle du féminin et une autre celle du masculin sont pour moi étroitement liées aux conditions historiques d’une société. Oui, on peut souvent distinguer une écriture masculine d’une écriture féminine. Mais ce n’est pas pour moi une question d’essence, plutôt une question d’existence, de modalités qui sont appelées à changer avec les sociétés, au fur et à mesure que les uns et les autres réfléchissent et remettent en question les modèles établis.



RD : Les femmes ne sont pas toutes de belles Pénélopes, modèles d’attente silencieuse. Écrire au féminin est une dérive, un devis, un déclic, un déficit, un délit ou un défi ?

CO : Pas plus que les hommes ne sont tous des Ulysses partis pour un beau voyage. La création, féminine ou masculine, est une remise en question de l’ordre établi, une transgression des formes préexistantes. Éprouverait-on la même urgence à créer si l’on était satisfait de ce qui nous nourrit ? Certes, dans toutes les sociétés, à un moment ou un autre, du fait des pesanteurs patriarcales, les femmes ont eu fort à faire pour secouer le joug, accéder à l’intimité, à la singularité de leur voix. Chaque fois qu’on me pose cette question, je pense à Virginia Woolf et à la nécessité qu’elle posa de cette « chambre à soi » qui puisse arracher la femme à son rôle « d’ange du foyer ». Mais je pourrais aussi citer le cas Frederik Douglass, à l’époque de l’esclavage aux USA. Lire était interdit aux esclaves, écrire encore plus. Publier le récit de sa vie d’esclave en 1845 était sûrement un délit et un défi. Et il était un homme. Tout n’est-il pas une question de circonstances sociales, historiques, à un moment donné ? On observe actuellement un changement des images féminines et masculines, qui n’est pas seulement vestimentaire ou lié aux rôles de chacun dans la sphère domestique. Les hommes assument plus volontiers la part féminine de leur être et vice versa. Cela aussi, c’est lié à l’histoire des sociétés, des mentalités, je crois.



RD : Y aurait-il une distinction à faire entre l’écriture du féminin et les effets du féminin ?

CO : Les effets du féminin ?

RD : Oui. Comme l’écrit Carmen Boustani (critique littéraire et professeure à l’Université libanaise de Beyrouth) dans son ouvrage Effets du féminin : Variations narratives francophones (éditions Karthala, Paris, 2003), ces effets créent un certain fil conducteur apparenté, dans la création des femmes, appartenant à une pluralité d’aires culturelles. Prenons quelques exemples : Vénus Khoury-Ghata, Assia Djebar, Andrée Chédid, Nadia Tuéni, Nicole Brossard, que j’ai également interviewées… L’écriture du féminin, non celle rencontrée dans les romans de Zola ou chez Maurice Blanchot, mais plutôt l’écriture envisagée comme poétique de la représentation et de l’interprétation (texte, œuvre, et discours conscient ou inconscient)…

CO : Toute écriture, qu’elle soit masculine ou féminine, prend naissance dans les profondeurs de notre être et de notre corps. Pensons au geste d’écrire, à ce flux qui nous parcourt jusqu’à rejoindre nos doigts sur la page ou sur un clavier. Pensons au geste de peindre, à toutes ces blessures intimes, physiques ou morales, aux traces laissées par des instants de fulgurance. Tout cela est présent en nous, au moment où nous écrivons, où nous peignons. Et donc une femme crée avec son histoire, avec l’histoire de toutes les femmes qui l’ont engendrée, en écho avec l’histoire de toutes les autres femmes d’ici et d’ailleurs. Mais comme je le disais, il y a une gamme infinie de nuances dans la manière qu’ont les unes et les autres d’être au monde, et de l’écrire. Cela dépend du moment, du lieu, de cette part plus ou moins grande que nous portons en nous de féminin et de masculin.

RD : Nous ne voulons ni déclencher une autre

6 réponses à “Interview de Cécile Oumhani par Rodica Draghincescu”

  1. Christiane

    Alors là, je suis abasourdie par la profondeur et la beauté de ce long et riche dialogue ! Quelle intelligence de la vie et de l’écriture. Quels beaux regards de femmes !
    Merci, Angèle, pour ce somptueux cadeau, merci à Cécile Oumhani et à Rodica Draghincescu pour cette parole à deux voix.

  2. La sincérité est grande, pareille à la force de cet échange, c’est très prenant. « Quelle intelligence de la vie », en effet.

    Avec mes remerciements, salutations fraternelles

  3. Que de bon sens !

    « Comme ces métaux qui doivent être trempés, ces argiles qui doivent être cuites, le texte ne livre ce qu’il est qu’avec un temps d’attente, de recul. Chercher à entendre au fond de nous la justesse de la phrase ou du mot, comme un musicien. »

    Voilà pourquoi la lecture relève toujours de l’écart qui existe entre une partition et un son perçu… Quelle merveille ce que je viens d’entendre ici, la gamme chromatique sonne juste et en profondeur !
    On y est ! Cela s’appelle l’enchantement produit par une écriture qui s’adresse et fait progresser le volume de l’écoute. Rien à voir avec le ramdam racoleur des espaces dévolus aux fabriques d’histoires. Ici le diapason, c’est la voix singulière libre de ses vibrations.

  4. Pascale Arguedas

    Très bel entretien, bravo ! Il donne envie d’aller y voir…

  5. Alistrid

    Je fais passer.
    merci à Vous

  6. Ah, quelle splendide réflexion sur l’écriture des femmes, sur l’écriture tout court ! Ecriture féminine ou masculine, certains désosseurs, avides d’embranchements, de classes et d’ordres souhaiteraient simplifier l’insimplifiable, mais si le sexe détermine les grandes lignes, le détail, lui, est toujours singulier, et le détail est la merveille.
    Pourrais-je ajouter concernant la poésie que vos propos correspondent, bien humblement et hélas trop confusément, à ce que je peux pressentir.
    La poésie est l’espace sacré, la lisière-paradoxe où la totalité de l’être s’immerge dans le Verbe (peut-être est-ce l’inverse ?) avec ses terribles contradictions, ses doutes et ses espoirs, avec, au-delà de toutes ces maladroites approches, l’insaisissable secret du signe. A travers vos mots, cette intuition prend chair dans la limpidité et la simplicité de l’évidence.

    Merci à toutes deux pour ce moment d’écriture et merci aux passeurs de ces lieux.

    Cordialement,
    johal

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