TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Martine Cieutat | Rencontre au Bar des Amis de Canari

Publié le :

03 septembre 2007

/

Portraits de femmes



Byzantines
Source






RENCONTRE AVEC MARTINE CIEUTAT


Le mois d’août au village a été une pépite de surprises. Cette année, avec le retour dans le Cap Corse de Joseph le Syrien et de sa fratrie ― Martine son épouse, Jacqueline, sa sœur florentine, Blandine et Alain, son beau-frère et sa belle-sœur ― il s’en est fallu de peu pour que le Bar des Amis du village de Canari se transforme en tente touareg.

Le Bar des Amis, un bivouac de rencontres. Rencontres nocturnes, animées et chantantes, avec lampions et flonflons. Et espace privilégié d’un long dialogue avec Martine. Martine ? Martine Cieutat, une très ancienne connaissance et une amie dont la première rencontre remonte à un séjour en Algérie lors des vacances de Pâques 1980. Autour d’une chorba. Depuis, je ne l’avais qu’entrevue, même si elle faisait partie de mon paysage intérieur. J’avais pourtant eu l’occasion, à plusieurs reprises, de deviser avec Joseph, le beau Damascène au regard bleu et aux cheveux d’argent. Joseph, oui, mais pas Martine.





Martine_et_joseph_2
Ph. angèlepaoli




Passions

Le Bar des Amis. Une terrasse idéale pour découvrir en aparté la belle personnalité émouvante de Martine. Diplômée des Arts appliqués, Martine la talentueuse est une artiste. Elle travaille toutes sortes de matériaux. Sa passion véritable ? Le textile. Tous les textiles. Une passion quasi charnelle, sans cesse en éveil, dans laquelle l’artiste excelle.

À Damas où elle vit depuis quinze ans, Martine réalise avec les artisans de la ville ― sérigraphistes et souffleurs de verre, brodeuses et couturières ― une œuvre originale composée de vêtements et de tentures, de figurines et de murs brodés. Murs brodés ? Un projet ambitieux et noble qui allie broderie sur pierre et broderie sur photographie. Et se conjugue avec le travail de Sophie Berthier, archéologue chargée de la restauration de la citadelle de Damas, et de ses murs, classée sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1979.





Poupe_de_bois_de_martine_cieutat_2
Source



Les « Byzantines »

Marseille, septembre 2006, Martine Cieutat participe à une exposition collective réalisée à l’Espaceculture, sous l’égide de l’association Fil d’Ocre. Une exposition reprise pour partie à Ceillac (dans le Queyras) en août 2007. L’exposition marseillaise des « Byzantines » comportait quarante-neuf figurines d’une hauteur de 80 cm, toutes différentes les unes des autres, vêtues à la manière des villageoises syriennes, présentées devant des tentures (bâches de deux mètres de haut en toile plastifiée imprimées et brodées). Habillées par l’artiste à partir de modèles de collections, montées sur des socles de bois ornementés de motifs, les figurines sont accompagnées d’une phrase « kakemono » qui caractérise chacune d’entre elles. Les visages, inspirés des mosaïques de Ravenne, sont peints a tempera à la manière des icônes byzantines. Ils étonnent par leurs yeux en amande, grand ouverts sur les mystères de la vie.

Dix des quarante-neuf tentures et figurines créées par Martine Cieutat sont aujourd’hui exposées au musée de Damas. Une manière pour Martine Cieutat de poursuivre l’hommage rendu aux femmes aimées qui ont marqué sa vie.



Projets et réalisations

Après la série des murs, Martine envisage un retour aux vêtements. Un travail sur batiks qu’elle compte conduire avec Hélène Jospe, son amie de toujours. Un autre projet, très ambitieux, la lie à Rachid Koraïchi, calligraphe et peintre algérien : une exposition d’étendards soufis destinée au MoMA de New York.

Absorbée par son travail personnel de création, Martine Cieutat n’en oublie pas pour autant les combats qui lui tiennent à cœur. La réhabilitation de l’artisanat syrien ― travail de la soie et du verre, secrets de peinture et d’impression, fabrication de bijoux…― et la remise à flot des ateliers damascènes en voie de disparition. Mais aussi l’implication des femmes dans ce renouveau artisanal. Pour parvenir à ses fins, Martine Cieutat a fait appel à une ONG, seul moyen de canaliser les énergies. Et de permettre aux femmes de se réaliser pleinement tout au long de la fabrication d’une œuvre.

Vingt années de travail acharné qui porte aujourd’hui ses fruits. Et allie dans un bel équilibre tradition et modernité. Originalité et générosité.


Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



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2 réponses à “Martine Cieutat | Rencontre au Bar des Amis de Canari”

  1. Blandine Savrda

    Bonjour à tous les deux,
    Nous n’avons pas eu le temps d’échanger nos coordonnées, ou plutôt peut-être que la soirée au Bar des Amis était par trop avancée et consommée.
    Je répare l’oubli.
    Super site. Comment cela va à Canari ?
    Ici tout est gris, anonyme, on peut se perdre à Paris.
    Bises

  2. Blandine Savrda

    Ton article sur elle reflète vraiment bien le parcours de Martine.
    Je t’envoie les courts poèmes que j’ai notamment écrits pour les « poupées de Martine ». La consigne était d’écrire quelques lignes sur les femmes qu’elle avait habillées. J’ai élargi cette proposition. J’ai écrit sur les femmes qu’elle connaissait bien. Ces textes Martine les imprime sur un tissu préalablement sérigraphié par ses soins. Dans la prochaine exposition elle souhaite les broder sur tissu.

    Mémé de Montgeron
    Éternelle amoureuse
    Teint de porcelaine, yeux de crépuscule d’été
    Odeur de citronnelle et de Synthol
    Ses doigts de fée inventent des robes de mémoire
    Son accent trahit son enfance

    Mémé de Galan
    Chapeautée du soir au matin
    Elle remplit sa maison d’enfants
    Laisse un porte-monnaie ouvert
    Pour ceux qui sont dans le besoin

    Mimi
    Jamais confiante en l’amour
    Elle fuit
    Pudique, elle embrasse frénétiquement
    Sait-elle seulement qu’elle est douce ?

    Anne-Marie, petite sœur
    Pour elle
    Aucun souvenir d’Afrique
    Une urgence, se déraciner
    Inventer sa mémoire

    Martine
    Ses racines se ramifient
    Aveyron, Pyrénées, Afrique, Syrie
    Ses fragments l’unifient
    Elle les entremêle, les imprime
    Pour être Elle

    Ryme
    A la croisée des chemins
    Est-elle d’ici ou de là-bas ?
    Elle hésite

    Marie de Galan
    Toujours jeune fille
    Elle retient ses cheveux dans une casquette
    Pour mieux s’enfuir dans les bois

    Viviane
    Son moteur, c’est la passion
    Son feu couve sous la cendre
    Elle déconstruit et reconstruit

    Vanessa
    Elle est d’ici et voudrait être d’ailleurs
    Peut-être le moment est-il venu
    D’accepter

    Ghislaine de Galan
    Partir, revenir
    Trop loin, trop près
    Là, maintenant
    Que se déploient les ailes de l’enfant

    Charlotte
    Silencieuse
    Elle la cherche
    Se demande où elle est
    Tout près

    Monique
    Trop c’est trop
    Un poème ouvert sur la table de chevet
    Elle a préféré s’envoler

    Lucienne
    Ses mots chantent dans sa gorge voilée
    A l’horizon la chaîne des Pyrénées
    Dans le jardin, les arbres pleurent

    Radia
    Sur le bateau
    Le capitaine l’a remarquée
    Sans soupçonner
    Son secret pour effacer
    Les taches rouges

    Hélène, fille de Jeannot
    Déterminée, elle est partie
    Déterminée, elle est revenue
    Irradiée par le couchant,
    Elle berce son enfant

    Jeannette
    Gourmande, elle trempe son pain
    Le jus gras du poulet l’imbibe
    Toute la saveur de Saïgon, Galan, Paris
    Dans une bouchée

    Mimo
    En patois et en français
    Elle raconte une histoire
    De louis d’or échangés
    Contre une machine à laver

    Anne Marie, fille de Mimo
    Elle s’est éloignée, pas longtemps
    Certaine qu’elle aimerait, enfanterait
    Au pied des Pyrénées

    Geneviève, fille de Mimo
    Claque la porte
    Roule sa voix
    Éclate son rire
    La voilà

    Balbine
    Son planning bien rempli
    Elle se moque du sien
    Contrôle la flamme
    Laisse mijoter

    Anne, fille de Balbine
    Au pays du verbe Roi
    Elle a choisi d’écouter
    Ceux qui sont sans voix

    Christine, fille de Balbine
    Elle s’étonne
    Du vocabulaire de l’un
    Des genoux écorchés de l’une
    Se pose la question
    Où est l’inversion ?

    Gilberte
    Plantée au cœur des enfants
    Lui à côté
    Plus ailleurs
    Tout à côté

    Claude, fille de Gilberte
    Nager, se dépasser
    Nager, se surpasser
    Souffrir, vaincre
    Enfin
    Remarcher

    Jacqueline
    En femme d’Orient
    Elle protège ses enfants
    En parlant
    De tomates séchées
    D’aubergines marinées

    Grazziella
    Elle connaît les recettes
    Pour la peau, les mains, les pieds
    Mais jamais ne s’arrête
    Pour manger

    Hedwige, femme Antoine
    Aimer
    Éduquer
    Chanter
    Pleinement
    Pour ses enfants

    Isabelle, mère de Catherine
    Dans sa maison de verre
    Elle réfléchit
    Aux cadeaux
    Qu’elle va bien pouvoir leur faire

    Catherine, femme de Claude
    L’urgence l’a submergée
    A fait rétrécir son temps
    La solitude
    Elle en rêve la nuit

    Blandine
    Aucune certitude
    Elle avance et recule
    Aujourd’hui terrifiée
    Elle se rêve sous un ciel étoilé

    Carole
    Elle défilait un chapeau de paille sur la tête
    Sautillant, tellement heureuse
    Cela reviendra

    Hélène Jospé
    Elle a fait ce qu’il fallait
    Apaisée
    Elle observe
    Pour mieux inventer

    Bob
    Empressée elle prend des mains les balais
    Mais ses fusains et pinceaux colorés
    Sa maison et son modèle préféré
    Sont à elle seule

    Lolo
    Emmitouflée, cheveux autour du cou
    Elle crée cachée
    Se dévoiler
    Exploser

    Claire-Marie
    Le visage et les mains en mouvement
    Elle sérigraphie la maison
    Guettant son approbation

    Sylvie Schtroebel
    Trop petite encore
    Ce soir elle a osé
    Dans la lumière de l’été
    Robe aérienne et chaussures dorées

    Bernadette
    Sa création, c’est son jardin
    Elle plante, taille, coupe, façonne
    Pour être en forme lundi matin

    Françoise, coiffeuse
    Elle a jeté ses ciseaux
    Les a troqués contre des pinceaux
    A adopté l’Afrique
    Enfin
    Elle peut

    Marianne
    Séductrice, elle s’enflamme
    Éteint son chagrin d’un sourire
    Un soupçon de Guerlain, sa fille à la main
    Elle est prête

    Catherine, ex-femme de Jean-Jacques
    Elle a coupé ses cheveux
    Elle s’est enfuie pour survivre
    Renaître

    Annie, femme de Jean Yen
    Elle s’approche
    Parle à voix basse
    Se penche
    On l’écoute

    Irène de Damas
    Ici
    Là-bas
    Plus là
    Plus bas
    Ici, peut-être
    Pourquoi pas ?

    Lamia, danseuse
    Sa tête dodeline
    Ses bras s’élèvent
    Ses hanches ondulent
    Son regard frôle

    Jeune fille blonde, défilé
    Il a peur
    Pour elle
    Trop belle en pleine lumière
    Il veille

    Hôtesse de l’air
    Elle explique
    Revient
    Repart
    Passe à autre chose

    Emma
    Amazone par hasard
    Un casque d’argent remplace sa chevelure d’ébène
    Un bouclier de mémoire et d’érotisme la protège

    Dorrit
    Elle est d’ici et d’ailleurs
    Et n’a pas son pareil
    Pour glisser des conseils
    Dans le creux de l’oreille

    Diane
    En femme du sud-ouest,
    Elle assure
    Sa fêlure
    Elle la masque
    À jamais

    Eve
    Son hésitation cache sa détermination
    Sa détermination cache sa mutilation
    Elle lui manque

    Jeune femme centre culturel Damas
    Elle s’installe
    Apprend pour comprendre
    L’expédie là d’où elle vient
    C’est à en perdre son Syrien !

    Jeune femme mariée Turquie
    Elle trône dans sa robe de mariée
    C’est la tradition
    Elle ne doit pas bouger
    Mais elle va bien se rattraper

    La petite Ghislaine
    C’est surprenant
    Malgré ses cheveux blancs
    Elle a toujours
    L’air d’une enfant

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