Image, G.AdC
L’Île d’Arturo d’Elsa Morante est une histoire d’amours et l’histoire d’un amour. L’amour d’Arturo pour son île. Sauvage et ensorceleuse, l’île retient ses habitants dans les mailles de ses charmes et sortilèges. Ses plages sablonneuses et désertes, ses eaux poissonneuses, ses criques secrètes, ses sentiers de chèvres, escarpés et caillouteux, sont autant de mirages pour le jeune Arturo qui grandit solitaire sur cette terre lumineuse, et néanmoins emplie de mystères. Cette terre, c’est Procida, dans la baie de Naples, avec, tout en bas, dans l’abri de sa conque, son petit port de pêcheurs. Et ses navettes quotidiennes pour assurer la liaison avec Naples. Et en haut, perché sur la dernière cime de ses à-pics volcaniques, une forteresse imprenable, les remparts inquiétants d’un pénitencier.
C’est dans cet univers que grandit Arturo. En totale empathie avec la constellation dont il se croit, longtemps, l’étoile la plus véloce et la plus irradiante. Les liens qui unissent Arturo enfant à son île, à ses rivages, au rythme de ses saisons, à ses haleines chaudes, à ses impétuosités, est un lien viscéral, indéfectible, indissoluble. Le lien qui unit un fils à sa mère, le seul lien profond qui relie l’enfant à la vie. Car Arturo a perdu sa mère au moment de sa naissance et c’est Procida, l’île au nom de magicienne, qui se substitue dans les limbes flous de l’imagination d’Arturo à l’image trouble de la défunte. Quant au père d’Arturo, Wilhelm Gerace, c’est un homme cynique et fantasque, que l’imagination bouillonnante et chevaleresque de l’enfant a érigé en héros. Peu soucieux du sort de son fils, le trouble aventurier s’éclipse pour de longues semaines de la Maison des « guaglioni* », sa demeure ancestrale. Le père, ardemment désiré, ardemment attendu, ardemment aimé et haï, possède seul le privilège d’aller et venir de l’île au continent et du continent à Procida, de s’absenter et de ressurgir à sa guise. Unique cordon ombilical fantaisiste et tenace que l’enfant, soudain devenu grand, se décidera à couper. Au prix de terribles souffrances et de cruelles et douloureuses désillusions.
Profondément ancré dans les grands mythes de la Méditerranée, L’Île d’Arturo est un roman cosmique où terre, ciel et mer se marient en de subtiles et harmonieuses combinaisons. Qui offrent à Arturo l’illusion, longtemps préservée, d’un paradis des origines. Un paradis de l’enfance qui s’étire dans la durée et dans des rituels apparemment immuables, à valeur d’éternité. Mais il en est de Procida comme de tant d’autres terres paradisiaques. De violentes transformations viennent égratigner, contrarier, détruire les rêves d’Arturo. Qui s’effritent et se brisent les uns après les autres, mis à mal par l’intrusion de personnages satellites qui greffent leurs histoires et leurs sensibilités sur celles d’Arturo. Arturo n’est plus le centre de l’espace mythique et inviolé qui était le sien jusqu’alors. Destitué, rejeté, exclu du monde incompréhensible des adultes et de leurs intraduisibles affects, il ne reste plus à l’adolescent qu’à partir. À se séparer de sa terre maternelle. Désormais cruellement hostile.
Grand roman métaphorique, L’Île d’Arturo a obtenu le prix Strega en 1957.
* Guaglione signifie, en dialecte napolitain, jeune garçon, jeune homme.
Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli
EXTRAIT
« Et cependant, moi, jour après jour, je méditais de m’en aller tout de suite, sans attendre l’année prochaine. Comme cela, je montrerais sans délai si j’étais un guaglione ou si j’étais capable de partir seul et de quoi j’étais capable ! Pourtant, au moment de quitter l’île, comme cela se produisait toujours pour moi depuis mon enfance, un charme désespéré me retenait là. Les diversités merveilleuses des continents et des océans que, tous les soirs, sur mon atlas, mon imagination adorait, semblaient soudain m’attendre, par-delà la mer de Procida, comme un immense paysage d’une glaçante indifférence. Ce même paysage qui, quand le soir descendait, me chassait de ces lieux étrangers : du port, des routes, me ramenait à la Maison des guaglioni.
Et ce qui m’était insupportable, c’était l’idée de m’en aller sans avoir d’abord revu mon père, au moins une fois encore. Pourtant, à certains moments, il me semblait presque haïr Wilhelm Gerace; mais à peine prenais-je la décision de fuir Procida qu’aussitôt son souvenir à lui envahissait l’île tout entière, telle une multitude insidieuse et fascinante. Je le retrouvais dans la saveur de l’eau de mer, des fruits ; le cri d’un hibou, d’une mouette passait et j’avais l’impression que c’était lui qui appelait : « Eh ! Moricaud ! » Le vent d’automne projetait sur moi des embruns ou des bouffées de sable; et j’avais l’impression que c’était lui qui me provoquait en jouant. Parfois, quand je descendais à la plage, il me semblait avoir derrière moi une ombre qui me suivait ; et je laissais courir mon imagination, comme charmé : c’est un détective privé qui me suit mes pas pour son compte à lui. Là-dessus, au milieu de ces illusions étranges, il m’arrivait plus que jamais de le haïr, car , tel un envahisseur, il s’emparait ainsi de mon île ; mais pourtant je savais que mon île ne m’eut pas plu autant si elle n’avait pas été sienne, inséparable de sa personne… »
Elsa Morante, L’Île d’Arturo [L’Isola di Arturo, 1957], Gallimard, Collection Folio, 1963, pp. 302-304.
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