TDF - La revue de poésie et de critique d'Angèle Paoli

Terres
de Femmes

Rêves de femmes

Publié le :

06 mars 2005

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6 réponses à “Rêves de femmes”

  1. Guidu

    Chère Angèle,

    Parce que quelque part dans Terres de femmes vous dites :
    « …Autrefois mes rêves me faisaient peur et je ne savais qu’en faire […] Aujourd’hui, je ne cherche plus à les décrypter. Je les accepte tels que la nuit me les offre… »
    Voici un extrait de « La glace sans tain », Les Champs magnétiques, de André Breton et Philippe Soupault (1920, in André Breton, Œuvres complètes, I, Bibliothèque de la Pléiade, pp. 53-54) :

    « Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels. Nous courons dans les villes sans bruits et les affiches enchantées ne nous touchent plus. À quoi bon ces grands enthousiasmes fragiles, ces sauts de joie desséchés ? Nous ne savons plus rien que les astres morts ; nous regardons les visages ; et nous soupirons de plaisir. Notre bouche est plus sèche que les pages perdues ; nos yeux tournent sans but, sans espoir. Il n’y a plus que ces cafés où nous nous réunissons pour boire ces boissons fraîches, ces alcools délayés et les tables sont plus poisseuses que ces trottoirs où sont tombées nos ombres mortes de la veille.
       Quelquefois, le vent nous entoure de ses grandes mains froides et nous attache aux arbres découpés par le soleil. Tous, nous rions, nous chantons, mais personne ne sent plus son cœur battre. La fièvre nous abandonne.
       Les gares merveilleuses ne nous abritent plus jamais : les longs couloirs nous effraient. Il faut donc étouffer encore pour vivre ces minutes plates, ces siècles en lambeaux. Nous aimions autrefois les soleils de fin d’année, les plaines étroites où nos regards coulaient comme ces fleuves impétueux de notre enfance. Il n’y a plus que des reflets dans ces bois repeuplés d’animaux absurdes, de plantes connues.
       Les villes que nous ne voulons plus aimer sont mortes. Regardez autour de vous : il n’y a plus que le ciel et ces grands terrains vagues que nous finirons bien par détester. Nous touchons du doigt ces étoiles tendres qui peuplaient nos rêves. Là-bas, on nous a dit qu’il y avait des vallées prodigieuses : chevauchées perdues pour toujours dans ce Far West aussi ennuyeux qu’un musée. »

    Amicizia
    Guidu____

  2. Yves

    « Lorsque les grands oiseaux prennent leur vol, ils partent sans un cri et le ciel strié ne résonne plus de leur appel […] L’immense sourire de toute la terre ne nous a pas suffi : il nous faut de plus grands déserts, ces villes sans faubourgs et ces mers mortes. » (id.)

  3. Nadine Manzagol

    Chère Angèle

    Entre pomme et orange, je te réponds ici, pour ne pas surcharger la page de Guillevic par mes mots d’abeille étourdie.

    Ne renonce pas à tes zizanies fertiles, qui essaiment les contradictions, ce génie secret de la poïètique.

    Je reviens donc ici pour partager les saveurs d’une lecture d’Hélène Cixous à propos de Clarisse Lispector, dont je t’ai déjà un peu parlé :

    Hélène Cixous, L’Heure de Clarice Lispector, précédé de Vivre l’Orange :

    « Lire Clarice comme elle nous lit le monde, sa légende, comme elle (nous) écrit. A la lumière du fruit. Pomme le sien. Orange le mien. Et le tien ? Quelle couleur ? Quelle douloureuse joie ?

    1979, 1989, deux textes, deux mains, l’heure est la même : c’est la dernière, l’heure de l’étoile, pomme d’en haut.
    Ceci est méditation sur la dernière heure. L’heure merveilleuse et impensable, l’heure vers laquelle nous allons comme vers la vérité. Ma vérité, notre vérité, cette étrangère, cette étrangeté dont le visage nous est promis à voir, à la fin.

    Et entre temps, toujours cette urgence : faire résonner dans notre siècle l’écho de cette Voix venue des origines.
    Clarice Lispector, on a peine mais aussi joie, à croire qu’elle ait pu exister, tout près de nous, hier, si loin en avant de nous. Après la compréhension, pas à pas, elle s’avance en tremblant dans l’incompréhensible épaisseur frémissante du monde, l’oreille finissime, tendue pour recueillir jusqu’au bruit des étoiles, jusqu’au minime frôlement des atomes, jusqu’au silence entre deux battements de cœur. Veilleuse du monde. Elle ne sait rien. Elle n’a pas lu les philosophes. Et cependant on jurerait parfois les entendre murmurer dans ses forêts. Elle découvre tout.

    Regard acharné, voix qui peine, écriture qui travaille à désenfouir, déterrer, désoublier quoi ? Le vivant, les inépuisables mystères de notre « habitation », sur terre. Et comme il y en a ! Des règnes, et des espèces, et des êtres. Tout ce qui existe est à sauver, à tirer de l’oubli qui nous tient lieu d’existence quotidienne. Et voici que par cette œuvre tout revient, tout nous est rendu, également, depuis le plus splendide jusqu’au plus banal, tout également : tout ce qui a droit à être nommé, puisque c’est. Chaise, étoile, rose, tortue, œuf, petit garçon (…) .

    Comme toutes les plus grandes œuvres, celle-ci est apprentissage. L’œuvre nous remet à l’école du monde. L’œuvre elle-même l’école et l’écolière. Car qui écrit ne sait pas. Ce qui n’empêche pas l’écriture de faire, sans le savoir, la vérité, en tâtonnant dans le noir, à la lumière d’une pomme. » H.C.

    Amicalement

    NM

  4. Jean-François Agostini

    Las

    Il marche.
    Vent debout, il attend
    Qu’un vol de mots l’atteigne
    Le cerne ou le fouette.
    Il se souvient d’un hiver à Paris,
    De quelques feuillets troubles
    Occultant par instants
    Le halo d’une lanterne atone
    Où pendait un poète.
    Seule une grappe d’éclats
    Perce le galop des nuées.
    Désespérément veuve,
    L’encre s’écoule en lasse marée d’équivoques,
    Ruisselle sur la peau des rues incultes.
    Le vacarme des lucarnes
    Ne trompe que les hémisphères cloîtrés,
    Les chevelures démâtées,
    L’enchevêtrement des catacombes rutilantes.
    Il frôle la rumeur des murs,
    Inspire le remugle des crachins virtuels
    Et songe au désir parfait de l’éclair noir
    Celui d’un sylphe en deuil.
    Qu’il tombe ! en trombe ! et submerge l’arche et l’archée !

  5. Alors, Jean-François, voilà que vous avez revêtu les habits sombres du « veuf, du ténébreux et du prince inconsolé ». Par bonheur, la rue de la Vieille-Lanterne a disparu en même temps que le quartier des Bouchers (le baron oblige !!!). Mais il nous reste encore une tour « non abolie », la Tour Saint-Jacques (en travaux certes depuis 10 ans) de L’Amour fou, et puis, bien sûr, Mortefontaine et l’Abbaye de Chaalis… De quoi encore rêver…

  6. Jean François Agostini

    Comme tout cela est étrange.
    Oui c’est dans ma période nervalienne que j’ai écrit ce texte, et après un bref séjour à Paris tout près de la Vieille Lanterne, mais c’est plus tard que j’ai lu « La glace sans tain ».
    Aussi me suis-je intéressé au phénomène d’intrication (Einstein, Podolsky et Rosen, puis Zeilinger en 1997) afin de vérifier cette assertion de Proust : « Et toutes les âmes intérieures des poètes sont amies et s’appellent les unes les autres. »
    Si le rêve est une autre vie, je m’endormirai tôt ce soir pour entrer « au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. »

    Amitiés
    (J’ai eu pour pseudo sur internet : Anteros)

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